- Préface -
Depuis un peu plus de vingt-cinq ans, nous vivons dans le Poitou.
Nous venions d’Alsace après être passés par la Lorraine. Nous avons décidé,
Claude et moi, de finir nos jours ici parce que nous nous y sentons bien, tout
simplement.
Pourtant, il y a environ un an de cela, j’ai éprouvé le besoin de
connaître mieux mes origines "ch’timies": je suis née en 1945 à
Bruay-en-Artois. Depuis, je découvre avec émotion et peu à peu, les générations
qui m’ont précédée dans le Nord et le Pas-de-Calais où ont vécu tous mes
ancêtres. Mes recherches sur ma famille m’amènent à passer aux Archives
Départementales de la Vienne, des heures jubilatoires sur des microfilms d’état
civil envoyés par les AD d’Arras et de Lille, à échanger au téléphone avec la
famille proche ou demeurée méconnue jusqu’alors, pour glaner souvenirs des
anciens et photos…Tout ce patrimoine familial à rassembler, si précieux, étant
destiné à nos enfants, petits-enfants, et à l’ensemble de la famille éclatée
géographiquement dans la France entière.
Dans ce but, en mai dernier, mon
père m’a confié un gros cahier, grand format, cartonné, dans lequel son propre
père Abel Lugez, alors âgé de soixante-treize ans, avait écrit en vers le récit
de sa vie, intitulé "Ce sont mes Mémoires". Je me suis aussitôt plongée dans
la lecture de ce texte, et j’ai été touchée, épatée, intéressée, enthousiasmée,
amusée…Alors, j’y ai vu l’opportunité de rendre hommage à ce grand-père que
j’aimais tendrement.
Et la néophyte que je suis, s’est attelée à la tâche de
la frappe de ces Mémoires. Depuis des mois donc, je fréquente à nouveau mon
grand-père qui, fort heureusement, était un homme de bonne compagnie, car les
épisodes sur le travail à la mine et la captivité étaient difficiles aussi à
taper. Mais même dans ces pages, je retrouvais la bonne humeur de mon grand-père
et son ironie souriante qui pouvait passer pour de la naïveté. Et ça me
permettait d’avancer vers l’écriture de temps plus heureux.
J'ai tenu, dans
la transcription de ces "Mémoires" à en respecter le plus scrupuleusement
possible le fond et j'espère y être parvenue…; même s'il m'est arrivé d'apporter
des modifications à la forme pour des raisons de clarification, de simple
présentation (vers trop longs ), ou d'agrément dans la lecture ( je me suis
autorisée à ajouter des titres qui permettent, je le pense, de saisir mieux la
chronologie ) . Quant à la suppression des majuscules systématiques en débuts de
vers, elle permet de tenir le rythme de la phrase.
PS -Cette réalisation
s'inscrit dans un projet "généalogie" plus global ? Si Dieu me prête vie… et
lorsque j'aurai " bouclé " mes recherches sur microfilms.
Juste quelques
mots sur mon grand-père tel qu'il est dans mon souvenir, car pour cet
avant-propos, il m'a paru naturel de solliciter la participation de ses deux
fils, grâce auxquels j'ai pu accéder à ce très beau manuscrit : Abel mon père
qui avait déjà rédigé et glissé un avant-propos dans ce cahier et Robert mon
oncle et parrain. L'un et l'autre ont accepté avec plaisir et générosité mon
invitation. Je les en remercie de tout cœur. Ils porteront donc témoignage à ma
suite sur qui furent leurs parents.
Abel Lugez, d’après les registres d’Etat
Civil consultés, est né le 12 juillet 1885 à Lillers dans le Pas-de-Calais. Mais
la légende familiale l’a fait naître deux jours plus tard, jour de Fête
Nationale. Il était le dernier enfant d’une famille de dix, et il est décédé à
Banyuls-sur-Mer dans les Pyrénées-Orientales le14 août 1969 où il a passé les
dernières années de sa vie, chez l’aînée de ses enfants Suzanne, qui était
veuve. Ses parents étaient de petits agriculteurs et lui, comme tous ses frères,
à l’exception de celui qui a repris la ferme, fut ouvrier mineur
essentiellement. Le 19 mars 1910 à Lillers, il épouse Blanche Martin. De leur
union sont nés trois enfants : Suzanne décédée l’an dernier à Banyuls, Abel -
dit Henri- mon père, Robert mon parrain.
Ce qui caractérisait mon grand-père,
c’était sa simplicité : " Il n’a pas de porte de derrière ", disait de lui ma
grand-mère Blanche. Et que d’épreuves dans sa vie ! Ce cahier en témoigne.
Pourtant, pas de trace d’amertume ni de pathos, comme on dit maintenant.
Tous ceux qui l’ont connu, se souviennent d’un homme affable, gai, agréable
à vivre. Travailleur et habile de ses mains, il aimait rendre service autour de
lui, avec une grande gentillesse. Il connaissait une multitude de jeux de
société et a appris à plusieurs de ses petits-enfants, dont moi qui suis
l’aînée, à jouer aux dames, aux échecs, au jacquet, à la manille coinchée, à la
belote etc.…Enfant, j’aimais l’observer rouler sa cigarette avec soin, éplucher
une pomme sans lever le couteau d’une seule jolie volute qu’il me montrait avec
un sourire… Quand il venait en Lorraine, je l’accompagnais dans ses promenades
champêtres et il m’apprenait les oiseaux, les arbres, les fleurs, me fabriquait
des sifflets, coupait du cresson dans un filet d’eau…Lui qui n’avait pas
beaucoup fréquenté l’école, aimait lire (surtout des récits de voyage, des
condensés de romans et sur l’histoire de France ). Et écrire : pas une seule
fête de famille, comme on aime les faire dans le nord de la France, sans qu’il
nous lise des poèmes qu’il confectionnait avec bonheur. Communions et baptêmes,
la mort de sa chère Blanche, son dur métier de mineur, un lieu qu’il
aimait…
En temps ordinaire, il parlait peu, mais il ne manquait pas en
société, lors de retrouvailles familiales, de raconter des histoires de
Cafougnette le héros populaire et cocasse du Nord, de réciter des poèmes de
Jules Mousseron. Et il ‘ poussait la romance ‘ : des chansons langoureuses, des
réalistes, des coquines… Quel répertoire !
Je m’arrête ici, il y faudrait un
autre cahier !
Pour conclure, mon grand-père était un homme qui aimait la
vie, tout simplement, et je suis heureuse de le faire connaître à toute personne
qui se plongera dans la lecture de ses Mémoires.
Roches-Prémarie,
décembre 2001
Thérèse Dornier
   
Entre 1925 et 1940, Abel dont la santé avait été plus qu’altérée par
ses 4 années et demie de captivité, n’a donc pu reprendre son métier d’abatteur
de houille. Pendant un an ou deux, il est manœuvre au jour au siège 5 à Divion.
Puis, ses camarades et l’ambiance du fond lui manquant, à sa demande il y
retourne, pour devenir " méneu d’quévaux ", c'est-à-dire conducteur de chevaux,
de ces chevaux qui tirent des petits trains de berlines vides ou pleines de
charbon à acheminer vers le puits d’extraction. Puis, pendant un an, jusqu’à
sa retraite, il devint jardinier et homme à tout faire d’un ingénieur de la mine
de Bruay. À la retraite, il continua de cultiver " sin gardin " et celui de bien
d’autres… Et quelque temps après la disparition de son épouse Blanche, il
s’installa avec sa fille Suzanne dans le Roussillon. L’ancien petit porteur
de journaux qui très tôt le matin, arpentait la campagne humide et fraîche de
Lillers va maintenant, accompagné de l’espiègle Miquette, parcourir avec bonheur
les collines ensoleillées qui longent la Côte Vermeille. De ses promenades, dans
sa musette, il rapportera parfois une touffe de thym ou un pied de lavande … Th.
D.
 
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