(les textes et photos appartiennent à la famille d'Abel Lugez)

 

 

 

 

 

ABEL LUGEZ
Ce sont mes Mémoires °


Etant le dernier issu d'une famille de dix enfants,
je n'ai pu guère connaître mes grands-parents.
De mes grands-parents paternels, je n'ai aucun souvenir.
Pour mon grand-père maternel, je puis en dire autant.
De mon aïeule maternelle, je n'ai qu'un vague souvenir.


Mon père était issu de parents pauvres,
dont il demeura fils unique.
Ma mère, issue aussi de parents pauvres
faisait partie d'une grande famille.
Tous deux grandirent et bien jeunes, il fallut travailler,
car en ce temps -là, on ne vous laissait pas flâner.
Mon père, jusqu'à l'âge qu'il se marie,
travailla dans un atelier de cordonnerie :
les Grandes Manufactures de chaussures de Lillers,
dont tous les habitants étaient très fiers.
Ma mère, dans ce même atelier travaillait tous les jours,
et à l'âge de neuf ans gagnait ses neuf sous par jour.
Ainsi, malgré son jeune âge, elle était bien contente
de rapporter un peu d'argent à ses parents.
Bien sûr, à force de faire cette route ensemble,
par la suite ils devinrent deux amants.
Ils travaillèrent à l'atelier sans interruption
jusqu'au jour prochain de leur union.
Celle-ci fut célébrée en mille huit cent soixante- neuf,
et ils en furent tous deux bien rhabillés de neuf.
L'année suivante, ce fut la déclaration de guerre,
mais mon père ayant tiré au sort le bon numéro,
n'a pas eu de ce fait à partir à la guerre.

° Manuscrit commencé à Bruay-en-Artois (62) le 16 septembre 1958

 
Il fit de la défense passive au Moulin à panneaux.
Mes grands frères le mettaient en boîte à ce sujet :
"  Avoir fait la guerre au Moulin à panneaux ! ".
Mon père acceptait bien les rigolades de ses garçons,
le principal, c'était d'être resté à la maison.
Et ma mère qui les écoutait, comme elle riait !


Je disais donc, de cette union naquirent dix enfants,
en ont perdu deux tout petits, en ont élevé huit bien grands.
Ils ont perdu le premier, un garçon nommé Henri.
La deuxième était une fille qui s'appelait Aline,
une toute petite, mignonne et câline.
Puis vint le troisième, un garçon du nom d'Alexandre,
le plus petit, mais une santé de fer et pas méchant.
Ensuite naquit le quatrième, un Alphonse
dont ma mère disait toujours " quel bon garçon ! ".
Puis vint le cinquième, un garçon appelé Henri,
celui-ci une vraie pâte et toujours le sourire.
Arriva le sixième, un garçon nommé Arthur,
celui-là, je crois, leur mena la vie dure.
Puis vinrent le septième et le huitième, des jumeaux,
un garçon et une fille, du nom de Jules et Julia.
Quelques jours plus tard le garçon mourut, et la fille resta.
Et naquit le neuvième, un garçon encore appelé Jules.


Petite enfance


Enfin le dixième, un nommé Abel, fit son apparition.
Et je fis dans le monde une entrée triomphale,
car j'arrivai le 14 juillet, jour de Fête Nationale.
C'est peut-être pour ça que j'ai de bonnes dispositions
de mes souvenirs les plus lointains,
quand je n'avais encore qu'un jugement de bambin.


Il y a de cela environ soixante- dix ans,
j'avais alors tout juste trois ans.
Je me rappelle qu'un jour mes grands frères et sours,
devaient partir en voyage pour voir la mer.
Mais moi le plus petit, je devais rester avec ma mère.
Pour me consoler et sécher mes pleurs,
ils me promirent que si j'étais bien sage,
ils me rapporteraient plein de coquillages.
À leur retour, quand je les vis, j'ai été enchanté
car vraiment ils ne m'avaient pas oublié.
Pour tous ces coquillages, ils avaient tenu leurs promesses
et moi avec empressement, je les reçus plein d'allégresse.
Voilà, le tour avait été bien joué,
et de moi, ils n'avaient pas été embarrassés.


Je me rappelle qu'à quelques jours de là, ma mère me dit
"  va me chercher une pelle d'écaillette à l'écurie "
Pensez, à un si jeune âge, comme on est malin !
Au lieu des écaillettes j'ai rapporté du fin.
Alors ma mère m'a pris par la main et m'a dit " Viens voir.
Tu vois, c'est ça des écaillettes  ", oui, mais il fallait le savoir !
Et j'étais content qu'elle me l'ait montré,
la fois suivante, j'ai mieux fait ma corvée.


Je me souviens encore de mon entrée à l'école maternelle.
Ma mère m'a dit un jour " Allez, tu t'en vas à l'école !  "
Je l'ai regardée mais je n'y croyais pas encore,
elle me prit par la main, m'y conduit, et passé la petite porte,
tout en m'appelant Abel, je ne la trouvais pas belle.
Car aussitôt après m'avoir livré,
ma mère, bien vite, s'était éclipsée.
Bien sûr, je me mis à pleurer comme tous les enfants,
et la sour pour me consoler me donna un bonbon, un calmant.
Je puis vous dire que mon temps à l'école maternelle
vraiment, n'a pas été un moment trop cruel.
Car les bonnes sours ne nous menaient pas à la baguette,
non, tout simplement à la claquette.
Je me rappelle les noms de ces bonnes religieuses,
la sour directrice s'appelait Madame Jeanquine,
et l'autre sour en second, Madame Delette.
C'est Madame Delette qui m'apprit à faire mes lettres.
Elles étaient bonnes pour nous ces religieuses,
toujours très douces et silencieuses.


Je me souviens : un après-midi, éclata un fort orage.
Il pleuvait si fort qu'on ne pouvait sortir
et nous attendions tous avec angoisse
que nos parents ou amis viennent nous chercher.
J'attendais avec mon petit cousin Louis Delahaie,
quand je vis arriver sa mère avec parapluie et pieds nus.
On nous hissa tous deux sur son dos et ' hahu !'
Et jusqu'au Mensecq elle pataugea dans l'eau,
à l'abri du parapluie avec cette charge sur le dos.
Elle me déposa à la maison en passant,
et continua jusque chez elle tout en pataugeant.


Voici encore une autre histoire drôle :
ça s'est passé un samedi à la sortie de l'école.
Ce jour-là j'étais seul pour faire la route,
lorsqu'il me prit une grande envie de faire quelque chose.
N'étant pas hardi, je n'osai me poser quelque part,
et à force de retenir, je ne pus passer outre
car j'ai tout laissé tomber dans l'falsart.
Cette catastrophe s'est produite face à l'hôpital,
tant pis, le mal était fait, je ne pouvais y remédier,
n'importe où, cela m'était égal.
Je continuai péniblement mon chemin,
quand tout à coup je me sentis prendre par les mains.
C'était deux soldats qui revenaient en permission
et ils riaient de me voir dans cette triste position.
Ils me firent marcher vite, à me soulever de terre,
de façon que tout dégoulina par terre !
Ils m'abandonnèrent à cent mètres de la maison.
Ma mère me dit ce n'est rien et nettoya mon pantalon.
Elle me dit " une autre fois, fais n'importe où
car un petit enfant a le droit de tout. "


Une autre fois, mes frères et sours partaient en voyage
pour visiter la grande écluse du Pont d'Arques,
et moi de nouveau je pleurai de plus belle.
Ils me dirent " Tais-toi, on te rapportera un polichinelle "
Non bien sûr, ils ne m'ont pas oublié,
mais encore une fois, le tour était joué !

 

 


A l'école des grands


Puis deux ans plus tard, quand j'ai eu six ans,
je fis mon entrée à l'école des grands.
Comme tous les nouveaux, je rentrais en sixième classe
dirigée par l'instituteur Monsieur Contant.
Et quel bon maître, il était toujours content.
Avec lui, il n'y avait jamais de punition
et on pouvait se payer des distractions.
On attrapait des mouches, au derrière on fixait un papillon.
Au lâché, ça faisait un avion à réaction.
Notre maître le voyait-il ou feignait-il de s'en apercevoir ?
Toujours est-il qu'à ce jeu-là on arrivait vite au soir.
La preuve qu'il a été un bon maître dans cette classe,
c'est que l'oncle Alexandre et l'oncle Martial avec

Monsieur Contant, y firent toutes leurs classes.
Quand j'ai monté une classe, j'ai dû quitter M. Contant

Eh! bien, je vous assure, je l'ai regretté tout le temps.


En cinquième, j'avais comme maître M.Demimille.
Il avait plutôt l'air d'un pêcheur que d'un instituteur,
avec sa baguette de deux mètres cinquante et une boule au bout.
À chaque fois de sa place qu'il en lançait un coup,
je vous assure qu'il donnait bien dans le mille.
Avec ses gros yeux et sa forte mâchoire,
beaucoup d'entre nous, nous n'aimions pas le voir,
et je suis passé en quatrième sans lui dire au revoir.


Cette nouvelle classe était tenue par Monsieur Frévil,
mais je ne puis vous dire s'il habitait en ville.
Avec M. Frévil, je suis resté deux ans.
C'est dans ce laps de temps qu'il y eut un incident.
Car chaque matin avant d'entrer en classe,
je faisais une tournée en vendant des journaux.
Pour vous dire le travail que je faisais,
tous les jours à cinq heures et demie, il fallait se lever.
Un quart d'heure pour atteindre Lillers.
Se rendre à la gare à six heures et demie
afin d'y recevoir les journaux de Paris,
et à sept heures moins dix les journaux de Lille.
Je partais donc de la gare vers sept heures
pour effectuer ce petit labeur.
Mon parcours : place de la gare, rue de la Cense,
rue de la République, rue de Béthune, le Brûlé
et la rue de Cantraine jusqu'au Bourg d'Aval.
Eh bien vous voyez, ce n'était pas si mal !


Je me souviens d'un premier octobre, jour de rentrée des classes,
et comme d'habitude, je devais faire ma petite tournée.
Mais la veille, il a plu et fait un temps épouvantable.
J'ai donc dû passer dans des chemins embourbés,
vous voyez d'ici l'état de mes souliers,
et je ne pouvais rien faire pour y remédier.
Etant trop éloigné de la maison,
j'ai donc dû affronter la situation,
c'est-à-dire les possibles observations et punitions.
Je me voyais drôle pour rentrer à l'école.
Une fois dans la cour, je ne vis rien d'anormal.
Mais peut-être déjà mon maître m'avait observé,
car à peine rentré dans la classe,
le maître me fit sortir de ma table
en me disant "  Lugez, venez ici !
C'est avec des souliers pareils que vous rentrez en classe ? "
Moi : " Msieu, c'est pas ma faute, j'ai dû passer où c'était sale "
Il ne m'en dit pas plus et je repris ma place.
Je me croyais quitte rien qu'avec ma peur.
Mais que ruminait-il ce Monsieur Frévil ?
En fait, il attendait la venue du directeur.
À son entrée, tout le monde s'est levé.
Aussitôt, le maître lui parle de moi.
Le directeur me regarde et me dit " Viens ici, toi !
Tu n'as pas honte d'entrer ici avec des souliers pareils ? "
Ce directeur aux gros yeux s'appelait M.Hieulle
Il m'a administré une de ces gifles sur l'oreille,
qu'il m'en fit trébucher par terre.
Tout en me redressant, je dis tout bas "  Fainéant  "
et très bas encore, j'ai dit " Oh la sale gueule !  ".


Au moment où j'ai quitté cette classe, c'est-à-dire à dix ans
ce fut le début de grands malheurs pour mes parents.
Cette même année, mon frère Henri est mort à vingt ans.
Pensez quelle douleur pour nous tous, petits et grands !
Il était si bon, si courageux, et obéissant
que ma mère l'a pleuré pendant quarante ans.
Il est mort d'une grave maladie,
c'était après avoir visité une ménagerie.
On était en été et il faisait très chaud,
quand en sortant, il a eu l'imprudence de boire de l'eau.
Aussitôt, la fièvre typhoïde s'est déclarée
et une congestion cérébrale quelques jours après.
La température : 39, 40,41degrés était toujours très haute.
Et c'est après ces souffrances pendant 42 jours qu'il est mort.
Il est décédé en 1895, la nuit de Noël,
ce fut pour mes parents et nous tous bien cruel.
J'étais depuis quelques jours, moi et mon frère Jules
chez mon oncle et ma tante Broutain.
Quand nous apprîmes la mauvaise nouvelle de bon matin,
il faisait froid et il avait neigé toute la nuit.
Nous sommes alors partis voir notre frère Henri,
tous, nous l'avons embrassé pour la dernière fois
quand il fut dans son beau cercueil de bois.
Et le lendemain, c'était l'enterrement.
Quelle journée douloureuse pour nos parents !
Pour la première fois, la famille en grand deuil.
Et pendant bien des jours nous avions larmes à l'oil.


Je disais donc que je quittais ma quatrième classe
pour rentrer en troisième avec M.Gingembre.
C'était un très bon maître pour ses élèves.
Avec lui je travaillais bien et j'étais bien content,
mais cette joie ne dura pas bien longtemps
Car pour moi ce fut bientôt la relève.
Mes parents ayant besoin de moi m'ont retiré de l'école
Je suis donc resté avec M.Gingembre un an et demi
Et j'ai quitté l'école pour de bon à onze ans et demi.

 


Les vacances scolaires


Mais restons encore un peu au temps de mon enfance.
Ceci se passait pendant les grandes vacances.
Quoi qu'encore bien petit il fallait travailler,
et pendant la moisson il fallait glaner.
Puis arrivait la récolte des haricots
et il nous fallait les effeuiller.
Etant le plus petit, je devais faire le même boulot.
Mon père réquisitionnait filles et garçons
et nous étions du monde à la maison.
Il nous fallait travailler
pour avoir des pommes à croquer.
Et celui qui en faisait le plus,
il recevait une pomme en plus.


En récompense, mon père fit un grand cerf-volant,
d'une hauteur de plus d'un mètre cinquante.
Le dimanche après-midi, s'il faisait du grand vent,
on allait le faire voler dans les champs,
avec mon père, mes grands frères,
et quelques camarades de tous âges.
Lorsque ce cerf-volant fut bien élevé,
pour ainsi dire presque aux nuages,
il fallait bien se tenir arc-bouté.
Mes frères le tinrent chacun leur tour,
mais je ne pouvais avoir mon tour.
Je demandais aussi pour le tenir,
mais je ne pus décider mon père.
Il me disait "  Non, il y a du danger à encourir,
car tu pourrais être emporté dans les airs ".
Au bout de quatre cents mètres de ficelle,
on aurait pu attacher une petite nacelle.
Quand il fut très haut, on envoya des dépêches
qui filèrent tout au long de la ficelle.
Tout à coup, il n'y eut plus aucun rire
car la ficelle s'étant rompue,
notre cerf-volant partit à la dérive.
Et pour nous ce fut la détresse.
Nous n'eûmes plus qu'à courir
pour le ramasser deux kilomètres plus loin,
à Lillers au bout de la rue de la Plaine.
Et une fois la ficelle remboulée,
à présent le jeu était terminé.


Puis, nous avons repris l'école
et pour les pommes de terre ce fut la récolte.
Le jeudi s'il faisait bon, il fallait ramasser.
Le dimanche matin, mon père réquisitionnait des ouvriers.
En ce temps-là, on arrachait à la main.
Et notre travail, pour nous, gamins,
c'était de commencer par arracher les fanes.
Après, on ramassait dans des picotins et des mannes.
Nous avions aussi la joie de faire un grand feu
et dans la braise, on cuisait une portion de pommes de terre,
puis au casse-croûte, on les mangeait à qui mieux mieux.
Et il ne fallait surtout pas qu'il en reste !
Puis l'on reprenait le travail de plus belle,
et jusqu'à une heure on faisait une voiture bien pleine.
Après avoir déchargé, on se mettait à table.
Pour tout ce monde, ma mère faisait deux gros lapins,
et chacun disait " Quel régal ! "
Ma mère leur donnait un gros dimanche
et c'était fini pour ce jour-là.
Nous, au lieu de s'amuser, quel dimanche !
Et nous n'avions pas le droit de dire non.


Lorsque l'on tuait un cochon ou deux,
pour nous, c'était encore mieux que les jeux.
Et nous tous de trépigner
à l'entendre crier quand il était tué.
Puis arrivait le moment de le brûler.
Le tueur, sur une brouette, le transportait,
puis le couvrait de paille et y mettait le feu.
À ce moment-là on était bien heureux.
Une ou deux fois on le retournait,
afin que les poils soient bien brûlés.


Puis venait le temps d'enlever les cocos
là, c'était au plus subtil pour en ramasser,
car il n'y en avait pas à gogo.
C'était la pagaille et souvent l'on trébuchait.
À belles dents on les morcillait,
ce n'était rien si ce n'était pas lavé.
Cela était même savoureux,
mais on en avait beaucoup trop peu.
Puis à peine retournés à la maison,
on avait la corvée d'eau en compensation.
Mais après, quel régal avec ces bons pâtés,
et pendant la ducasse ces délicieux jambons !
L'on mangeait comme des affamés,
tous tellement on se régalait,
on était tous pareils à la maison.
On mangeait de la tarte à la ducasse,
on n'en faisait pas deux fois dans l'année,
car comme nous étions trop nombreux,
nous ne pouvions pas être gâtés.


Pendant l'hiver, c'était l'écossage des haricots :
la corvée du jeudi avant les jeux.
On entendait les camarades s'amuser
mais nous, il nous fallait écosser.
J'étais le plus petit mais avec presque autant à faire.
Alors, pour que je finisse le dernier,
mes frère et sour s'arrangeaient pour m'amuser.
Ainsi, ils partaient jouer sur la glace
et moi pour finir mon travail, je devais rester sur place.


Je n'avais pas besoin non plus de porte-monnaie :
pour cinq centimes que j'avais par dimanche,
cela ne valait pas l'encombrement.
Il me fallait deux centimes pour la grand-messe du matin,
et un centime pour les vêpres l'après-midi.
Deux centimes, voilà mon reste de butin,
vous voyez combien on était chéri.
Avec ces deux centimes j'achetais quelques bonbons
que je suçais en retournant à la maison.
Ce n'était pas beaucoup, quand on les aime,
mais on était content quand même.
Quelque fois j'étais même en redevance :
si par malheur j'avais cassé,
eh ! bien on me mettait à l'amende.
Et ces chers bonbons étaient supprimés,
tant que la casse n'était pas payée.


Tous les dimanches matins, nous les trois derniers,
il nous fallait cirer tous les souliers.
Avec cet ancien cirage, une grande boîte pour deux sous,
pour arriver à les faire luire, on finissait par être à bout.


Je me souviens aussi de ces belles cavalcades
dont tout Lillers était fière.
Il fallait voir tous ces beaux chars
et ces beaux cavaliers et cavalières.
Je vois encore celui avec ses beaux vélos et sa déesse
et celui avec ses ours qu'on aurait cru réels.
Sur un autre char, le sphinx était représenté,
il était grand et très bien imité.
Et celui avec ces pêcheurs à la ligne
qui avaient comme appât un beau petit pain
imbibé de sirop ou de proniche.
Les poissons, c'étaient nous les gamins,
et on mordait à belles dents dans la miche.
Bien qu'on ait la bouche embarbouillée
après tout, on s'était bien régalé.
Là, c'était au plus adroit et au plus malin,
car on n'avait pas le droit d'y mettre les mains.


Au travail à onze ans et demi : porteur de journaux



Donc, après avoir passé avec M. Gingembre un an et demi,
j'ai quitté l'école pour de bon à onze ans et demi.
C'est à ce moment-là que je repris à nouveau
le vrai métier de marchand de journaux.
J'avais quitté l'école mais je n'étais pas plus sauvé
car on me fit faire une très grande tournée.
Chaque jour, trente kilomètres à pied avec sac au dos,
pour un jeune de mon âge, ce n'était pas rigolo.
Et voici quel était l'itinéraire de ma tournée :
au sortir de la gare, place de la gare, rue de Pernes,
Mensecq, Burbure, Rimbert les Auchels, Saint-Pierre,
Floringhem, Pernes-en-Artois, de retour par Floringhem,
Cauchy-à-la-Tour, Auchel, Burbure, et Minsecq.
En tout trente kilomètres et sans exagérer.
Et devinez combien de journées de congé par an ?
Une seule journée ! Le lendemain de l'an !
Je me suis tiré très bien de ce premier métier,
j'étais allé à l'école et je savais compter,
même très bien car je n'inscrivais jamais rien.
Mes clients me payaient chaque jour, au mois ou à la semaine.
Jamais d'erreur dans mes comptes, cela était déjà bon.
Si parfois je me payais une bonne petite bouchée,
c'était avec l'argent que j'avais gagné,
en faisant pour un client une petite commission.
De cette façon, je ne touchais jamais au budget.


C'est pendant ce grand laps de temps,
c'est-à-dire dans ces quatre années,
qu'un jour à Floringhem j'ai eu l'occasion de voir passer
la première auto appelée alors une voiture sans bidet :
tout le monde sortait de chez soi pour la voir passer.
Cette voiture appartenait à Monsieur Parsy,
directeur de l'usine à ciment à Pernes-en-Artois.
J'en restai sur le coup, vous pouvez me croire, bien ahuri,
et vous pensez bien qu'il n'y avait pas que moi.
À quelque temps de là, j'ai pu voir passer
la première course d'autos Paris - Ostende.
Si j'ai bonne mémoire cela se passait en 1898.
Il fallait voir ces voitures en tout genre et ces tricycles !
D'où j'étais placé, je les voyais descendre de Valhuon,
et pour arriver à Pernes il n'y avait qu'un bond.
Il y eut pas mal d'accidents,
on n'avait pas de belles routes comme maintenant !
Surtout dans les virages ce n'était pas bon,
car il n'y avait aucune inclinaison.
Moi mon auto, c'était jour du marché à Pernes,
quand j'avais l'occasion de faire un petit bout à carette.


C'est alors que les grands enfants de ma famille se marièrent.
Et c'est ma sour Aline qui en fut la première.
Son mari s'appelait Oscar Turbier,
par cette union elle devint donc Madame Turbier.
Ils eurent deux enfants, des garçons, Henri et René
qui tous deux à leur naissance étaient bien portants.
C'est donc pendant ce laps de temps
que mon neveu Henri est venu chez mes parents.
Ma sour étant tombée gravement malade,
il ne pouvait lui rester à charge.
Il devait avoir à ce moment-là trois ans,
moi et mon frère Jules, nous l'aimions tant.
Nous nous amusions avec lui comme trois frères,
nous étions encore si jeunes et aimions bien jouer.
Je me souviens du jour où nous le faisions danser sur l'escalier,
ce bon petit neveu Henri Turbier.


Puis à quelque temps de là, le malheur arriva,
ma sour Aline mourut de rhumatisme articulaire.
Ce fut pour nous tous une très grande perte.
Pour son cher mari et mes parents
ce furent encore de grands tourments.
De nouveau, nous étions en grand deuil
car nous avions perdu notre sour.


Autre malheur que j'ai omis de dire en passant
et qui s'est passé quelques années auparavant :
mon frère Alphonse en travaillant à la mine,
un jour eut un grave accident.
Il était encore galibot mais avait dix-sept ans,
c'est en roulant qu'il fut pris entre deux berlines.
Du coup, il eut son poignet écrasé
et son bras, à cause de la gangrène, il fallut le couper.


Ce fut un premier malheur pour mes parents,
et j'avais à l'époque six ans.


Maintenant, je reprends où je m'étais arrêté.
Je me rappelle qu'un jour au retour de ma tournée,
une auto m'a rejoint, conduite par M.Finet.
Ce monsieur, un de mes clients, négociant en vins et liqueurs,
me dit "  tu veux bien monter un bout par cette chaleur ? ".
Je répondis gentiment " Volontiers Monsieur Finet "
Ce monsieur allait en tournée prendre des commandes aux cafés.
Il arrêta son cheval à la porte d'un café à Floringhem,
et me dit " descends, on va boire un coup, ça te fera du bien "
Nous bûmes de la bière, café et liqueur,
puis avec la tenancière, il put faire une commande
et pour régler tout ça il nous fallut une heure.
Ensuite, avec lui j'en fis encore un autre,
et tout se passa également comme dans l'autre.
Mais au sortir du café je dis " Merci, au revoir M. Finet  ",
cela marchait bien mais j'en avais assez.


Une autre fois à Pernes chez un client prés de l'église,
la dame à l'habitude m'offrit une assiette de soupe,
je l'ai mangée comme toujours et de très bon cour.
Froide pendant l'été, c'était encore meilleur.
Cette dame avait pitié de moi, son mari et son fils étant facteurs.
Sortant de chez elle, mon client après était un café.
Je rentre en disant ' bonjour ! ', quelques clients étant attablés.
Ces clients étaient de bons vivants et prenaient l'apéritif.
Ils buvaient une absinthe, et me dirent " t'en prinds une, tiot ?"
Je dis " Non merci, j'ai mangé une assiette de soupe "
" Mais cela ne fait rien ! Tu n'en seras pas malade  "
Je me laissais donc faire et je le pris au comptoir.
Cela se passait sur la place du Plingard.
Pour la première fois que je buvais cette boisson-là,
c'était si fort que je ne puis dire que je me régalas.
Quand j'eus fini de boire, merci, au revoir, ils me regardèrent
et devaient se dire " gare quand il va prendre l'air ! ".
Pourtant je puis vous dire que rien d'anormal ne se passa,
et je me dis à moi-même " à l'occasion j'accepterai encore ça "
Mais cette occasion ne s'est jamais renouvelée .
Et de mon argent je ne m'en suis jamais payé !


Pendant que j'y suis, une autre petite histoire,
et c'est encore et toujours au sujet de boire.
Un jour de retour avec un de mes collègues,
quand nous arrivâmes face à la mine de Rimbert,
le cabaretier nous aperçut et nous dit " Venez boire un verre ! "
Car devant ce café il y avait une voiture attelée,
voiture appartenant au brasseur de Ferfay.
En ce temps-là, les brasseurs faisaient des tournées,
pour se faire des commandes, ils payaient bien des tournées.
À boire ! À boire, à tous ces mineurs tout noirs !
Et le cabaretier en appelait le plus qu'il pouvait.
Ce café était plein de monde et j'étais bien gêné.
On nous servit à boire, bière café et alcool à volonté,
et quand je ne puis plus boire, je suis sorti jouer à la balançoire
sur la chaîne où était attaché le cheval.
Et j'attendis le collègue pour faire la route car je me sentais mal.
Mais je me suis juré de ne plus jamais boire,
et nous sommes repartis vers Lillers tant bien que mal.


Pendant cette période, dans la famille, il y eut encore un décès :
c'était la mort du petit René Turbier,
mon neveu et le petit frère d'Henri Turbier.
Avec la maladie des os et après une cure à Berck-Plage,
il ne s'en est pas tiré, malgré des soins bien ordonnés.
Pour son père, mes parents et nous, il tenait une grande place.


J'ai continué mon métier encore quelque temps,
mais un jour l'idée me vient de vouloir gagner plus d'argent,
et d'abandonner ce métier fait pendant seulement quatre ans.
De cette décision, j'en fis part à mes parents.
Donc, je dis à ma mère " Je veux être mineur  "
" Comment ! Tu veux être mineur, mais tu n'as donc pas peur ? "
je dis : " Mais non, mes frères, ils y vont bien !
et pourquoi n'irais-je point ? "
elle m'a dit : " Vas-y puisque tu le veux, mais tu le regretteras  "

 


Mineur à quinze ans


J'ai donc abandonné mon métier de camelot,
pour commencer à la mine comme galibot.
Pour mon embauche, j'étais accompagné de mon frère Alexandre
Et à la mine, j'ai profité de quelques instants,
pour voir comment s'opérait la descente.
J'ai vu la longue cage s'engouffrer dans ce grand trou béant.
Et je repartis à la maison,
sans avoir changé ma décision.
Le lendemain, je devais passer la visite médicale
et le surlendemain commencer le travail.
Je me vois encore partir de la maison la première fois :
pour faire la route, j'ai pris en passant mon cousin François.
Comme tout le monde, j'avais ma taillette pour tenir ma lampe,
qui était encore à l'époque une lampe à feu nu.
Puis j'ai grimpé au moulinage prendre le tour pour la descente
encagé, accroupi dans la berline et entendre crier "Hahu ! ".
Je n'ai pas eu peur pour cette première descente,
mais j'avais l'impression qu'au lieu de descendre, je remontais.
Quand la cage fut au fond et posée sur les taquets,
je restais tout ahuri de voir l'accrochage si bien éclairé
avec toutes ces lampes électriques qui brillaient.
Et je fus encore bien plus surpris
quand j'ai vu un cheval sortir de l'écurie.

Puis je fus remis dans les mains d'un ouvrier
pour qu'il me conduise dans mon quartier
et me remette dans les mains de mon futur chef.
Quand nous fûmes arrivés et remis au porion, il me dit :
" C'est toi Lugez ?J'espère que tu seras aussi bon que tes frères"
J'ai répondu " Oui, et je l'espère ".
Il me remit au calin qui me conduisit plus à front.
Un bout de bowette et un petit treuil que nous montons,
un peu plus loin, nous arrivons au pied d'un bouveau.
À Marles, on appelle bouveau un treuil à recoupe- bancs.
Pour arriver en haut de ce bouveau j'ai eu bien du mal
car il avait une très forte pente et il était très sale.
Pour y grimper, il fallait se tenir aux bois et au fer,
et après je me suis demandé ce que j'allais faire.
Le calin me conduisit encore jusqu'au pied d'un bure
pour y attendre le porion, cela était convenu bien sûr.
Au moment où le porion arriva, mon sort fut décidé :
on me conduisit à la tête de la descenderie des Clodorès.
Pour aider à remonter les berlines au touret
on aurait dit que l'on remontait une selle d'eau d'un puits.
Nous étions trois pour la remonter mais c'était dur je vous le dis.
Quand j'ai vu remonter les ouvriers pour faire briquet
j'étais content et j'allais pouvoir satisfaire ma curiosité.
Lorsque le briquet fut fini je descendis voir cette veine.
C'était vraiment curieux cette belle veine de charbon,
une veine qui pouvait faire un mètre cinquante de moyenne.
Cette belle veine avait pour nom Léonard.
Tout à coup j'entends crier  "Allez, allez, hahu au carbon !"
Ce cri s'adressait sans doute à moi car j'étais en retard.
Et ce même boulot se passa ainsi jusqu'à terminé.
J'étais bien content car j'avais fait ma première journée.


Au bout de quelques jours il y eut du changement :
la taille ayant buté sur un pied droit, elle est venue dedans
et de cet accident, la veine avait fait un renfoncement.
Avec cela, la pluie est arrivée en même temps.
On a chargé toutes les terres de cet effondrement
et profité de cette place pour y faire un puisard.
On y installa une pompe et je devins pompier.
Quand tout a été rétabli, on a refrappé à l'avancement
mais rien qu'avec la devanture dans ce renfoncement.
La veine petite, au bout de cinq mètres, redevint plus grande.
Et l'on abattit le toit pour refaire une belle voie,
on a remonté la main de taille en peu de temps
et rabattu du charbon à grand rendement.
La pente du terrain changea bien brusquement.
Au lieu de descendre, on était en plateur
qui peu après partit en montant jusqu'à une belle hauteur.
C'était presque un nouveau quartier :
des voies à droite, à gauche, et des treuils en avant.
Elle n'était pas drôle cette veine Léonard
car les accidents n'y étaient pas rares.


Puis, je devins rouleur pour une taille ou deux
ensuite rouler sur les pelotons,
là, ce n'était vraiment pas bon.
Surtout si ce peloton se fait dans une petite voie,
et de la place tout juste pour la berline passer,
et avec des descentes où il faut mettre un enrayoir.
Pour partir premier on n'était pas pressé !
Mais il y avait un tour d'organisé :
celui qui partirait aujourd'hui le dernier,
eh ! bien, le lendemain, il partait le premier.
De cette façon, on ne discutait pas son tour.
Quand on n'a pas roulé beaucoup, on va vite le savoir.

C'était un grand peloton où on se suivait à quatre.
Quand mon frère Alphonse a eu son accident,
ils n'étaient que deux mais c'était une même voie.
Quant à l'heure du briquet il ne fallait pas en parler,
car en ce temps-là, pour les rouleurs, pas de briquet !
On mangeait en roulant quand on pouvait prendre une bouchée
car la mallette étant pendue au cou, était toujours à portée.
J'ai fini mon métier de rouleur en roulant pour une seule taille,
la voie étant très dure, car il fallait deux enrailloirs.


Quand le porion m'a envoyé charger, à dix-sept ans et demi,
j'ai commencé avec Desfontaines de Burbure dit Ch'ti,
dans cette belle veine qu'on appelait Rosalie.
Voici en quoi consistait mon premier travail en taille :
à mon arrivée, les ouvriers me plaçaient des mines que je forais,
pendant que les ouvriers eux, havaient,
car Rosalie était une dure veine qu'il fallait haver et miner.
Aussitôt le grand abattage fait, sans s'occuper des fumées,
allez Abel ! Il fallait charger et se dégrouiller.
Quarante berlines pour commencer ce n'était pas trop mal,
et à l'heure d'avoir fini j'étais bien mat.
J'ai travaillé avec eux pendant un certain temps,
le travail était beau et on gagnait bien de l'argent.
Mes ouvriers de moi, ils étaient tous contents
mais je ne suis pas resté avec eux bien longtemps,
car un beau jour je leur dis " Vous savez, je vais vous quitter ".
Ils ne le croyaient pas et étaient bien surpris.
"Mon frère me demande pour aller avec lui à Saint-Louis".
Le chef de taille me dit presque tout bas
" Réfléchis bien Abel car tu le regretteras  "
Je suis donc parti à l'étage plus bas au 370 et quittai le 316,
pour rejoindre les Defrance avec qui mon frère travaillait.
L'étage de 370 était un nouvel étage,
et dans Saint-Louis nous poussions la voie de fond principale.
La veine Saint-Louis était une veine en trois sillons de charbon :
sillon de daisne, celui du milieu et la layette,
avec un banc de terre dans chaque entre-deux.
Le sillon du milieu, le plus beau, donnait de belles gaillettes.
Nous poussions cette voie avec devanture et 5 m de fond.
On rentrait dans la layette avec des queues d'1,5 m,
on boisait avec des billes de fer de cinq mètres,
on les doublait en avançant,
et on les déboisait à mesure que le remblai avançait.
C'est toujours dur pour charger en voie de fond,
car pour charger on est toujours dans un fond.


Un chargeur dans une taille,
n'est pas celui qui a le moins de mal.
Et bien que ce soit lui le moins payé,
car sa paie ne monte que par degré,
c'est toujours lui le premier descendu et le dernier remonté.
Je devais partir de la maison à trois heures du matin,
et faire à pied trois quarts d'heure de chemin.
Le chargeur avait encore une corvée supplémentaire,
c'était de descendre de très bonne heure,
et cela, deux à trois fois par semaine,
pour pouvoir plus aisément se fournir en bois.
Je conduisais ces bois jusqu'à destination,
et de rouspéter ce n'était pas la peine !
Parfois, après être descendu de si bonne heure,
je n'en remontais que passé quatre heures.
Et quelque fois ce n'était pas encore assez,
arrivé au jour, j'avais encore une hache à repasser.
Les ouvriers eux, à une heure et demie, ils avaient fini,
et moi s'il restait du charbon à charger, il fallait le finir.
Maintenant, ce n'est plus pareil avec la loi de huit heures,
mais moi j'étais venu au monde de trop bonne heure.
Cette voie en charbon, nous l'avons poussée un bon bout
jusqu'à un accident où il n'y eut plus rien du tout.
Nous l'avons traversée avec un tout petit indice,
et c'est au bout de quelques mètres, cinq ou six,
que la veine a reparu et continua à grandir.
Saint-Louis, sa hauteur naturelle était d' un mètre cinquante,
là, elle a grandi jusque plus de deux mètres cinquante,
mais au bout d'une trentaine de mètres,
elle a repris sa grandeur naturelle.
Nous avons remonté la main de taille sans inconvénient,
et nous sommes repartis tout comme auparavant.
C'est à ce moment-là que j'ai été payé huitième.
Ayant mes dix-huit ans, j'ai dû être de l'après-midi,
et tourner avec l'autre aide qui était neuvième.
Donc, une semaine, du matin et une, de l'après-midi.
Nous reboisions la taille avec des billes de fer comme avant,
mais cela n'a pas duré très longtemps.
Le terrain étant très mauvais et même pourri,
nous avons été obligés de boiser en bois.
Et par la suite, ce terrain étant intenable,
nous avons dû abandonner la main de taille,
et donc partir rien qu'avec la devanture.

C'est à cet endroit même que je fus blessé,
cette semaine-là j'étais avec mon frère Arthur.
En cet endroit le terrain était tellement pourri
que le toit jusqu'au front en était rafranqui.
C'est complètement sur la bille d'épandage
qu'il se détacha, ce bloc de pourriture.
Comme j'étais en train de charger, je reçus tout sur le dos
et c'est en me retirant que je me suis fait une entorse.
Mon frère est arrivé aussitôt auprès de moi
et me dit " Attends un peu, je vais mettre mon travail en ordre  "
Je souffrais de plaies dans le dos, et de mon entorse.
Quand nous fûmes rhabillés et après avoir caché les outils,
j'ai marché comme j'ai pu, soutenu par mon frère,
pour atteindre le pied de la grande descenderie.
Là, un homme du pays s'est offert pour aider mon frère,
et me porter à dos jusqu'à l'étage du dessus.
Aussitôt que nous fûmes arrivés à l'accrochage,
l'homme de service demanda aussitôt la cage,
et au jour, par un homme de service, j'ai eu les premiers soins.
On a envoyé chercher un bon café alcoolisé, une bistouille,
afin de me retaper pour le reste de la route.
On a fait la route cette fois en voiture,
d'abord vers Auchel pour voir le Docteur Hernu,
et ensuite pour me reconduire chez moi.
J'en ai attrapé pour presque un mois !


Trois ans auparavant, mon frère Arthur se maria,
de cette union, un an après, naquit un petit garçon,
un beau petit, du nom de Bertrand.
Malheureusement, ils l'ont perdu à l'âge de deux ans,
et c'était à peu prés en même temps que mon accident.


Permettez-moi de revenir un peu en arrière,
pour vous citer un fait pas ordinaire.
Je vous ai raconté un peu plus haut
que pendant quatre ans j'ai vendu des journaux.
Savez-vous combien de kilomètres j'ai fait
avec sac au dos et toujours à pied ?
Trente kilomètres par jour et 364 jours par an.
Ça fait 10 mille kilomètres par an et 44 mille en quatre ans.
Cela, de onze ans et demi à quinze ans et demi.
Dîtes cela aux jeunes d'aujourd'hui,
ils vous répondront, ce n'est pas possible, en vélo, pas à pied !


Puis, rétabli de mon accident,
je repris mon travail comme auparavant.
Mais pas à l'endroit où j'avais été accidenté.
À cause de ce terrain pourri, tout avait été abandonné.
J'ai donc pu rejoindre mes camarades
dans la voie principale de Saint-Louis à droite.
La veine ayant disparu, ils faisaient des recherches.
C'est là que j'ai connu les lampes à gaz.
Avec ces maudites lampes à huile, il aurait fallu quatre yeux,
et à la moindre inclinaison on était sans feu !
C'est là que j'ai battu à la batrouille dans les cuerelles :
frapper du marteau toute la journée, on ne l'avait pas belle !
Ce gros banc de cuerelle se présentait au milieu,
en premier, nous avons cherché en dessous, rien trouvé,
et après par-dessus, encore rien, ce n'était pas mieux.
Puis on a fini par l'abandonner.


Et nous sommes tous partis dans la veine Désiré.
C'était pour pousser un montage rapide,
étant à l'étage 370, c'était pour trouer avec 316.
Il a fallu pour ça renforcer nos équipes.
Nous avions encore tous des lampes à feu nu,
mais les chefs d'équipes avaient des lampes Davy.
Nous étions quatre par équipe et ça marchait.
Je peux vous dire que là aussi j'ai encore bien sué.
Désiré était une nouvelle veine et on l'ouvrait.
Quand nous fûmes arrivés en haut et avons troué,
nous sommes de nouveau partis dans la veine l'Albraque.


En passant, je vous dis que depuis un moment, j'étais payé 9ième.
L'Albraque aussi était une nouvelle veine et on l'ouvrait.
Nous avons entrepris la voie de droite,
et en grande largeur : trois mètres de large.
Au fur et à mesure que l'on avançait,
avec de gros cailloux nous en maçonnions l'entrée.
Nous avons avancé un bon bout et de nouveau, on l'arrêta,
pour aller un peu plus loin à gauche,
et pousser un petit bure dans la roche.
C'était pour en recouper l'Albraque ;
Au bout de huit ou dix mètres nous l'avons découverte,
et à ce niveau-là nous avons poussé une voie.
C'est à ce moment-là que je fus payé dixième.

 


Le régiment


C'est peu de temps après qu'il me fallut partir soldat,
car j'ai fini par recevoir ma feuille d'appel.
Je vous prie de croire que je ne la trouvais pas belle !


Puis, ce fut bientôt le jour du départ,
un jour qui se fit sans rire et sans larme.
Je vois encore mon père venu en voiture à la gare,
pour assister à mon départ.
Je n'étais pas triste car je n'étais pas seul,
mais j'ai vu que bien d'autres avaient la larme à l'oil.
Sûrement ceux-là, ils regrettaient leurs fiancées,
mais moi à ce sujet, je n'étais pas embarrassé.


Arrivés à la gare, nous étions attendus,
non pas par des poilus mais par des gradés.
Puis l'on nous conduisit par fractions,
non pas à la caserne mais dans les fortifications.
Là, il y avait de l'espace et de la place
pour y faire l'appel et le triblotage,
et pour savoir à quelle compagnie on était affecté.
Mais on était là depuis longtemps et beaucoup avaient faim.
Aussi, la cantine fut envoyée pour acheter du pain,
puis chacun se dirigea de son côté,
et moi à la première compagnie j'ai été affecté.
Je sortis des fortifications,
pour me diriger vers la route de Mons.
La première compagnie était casernée au Fort des Essarts
qui se trouve à six kilomètres de Maubeuge.
Dans ce Fort, il y avait aussi
un peloton de la quatrième compagnie.
C'est ce jour-là que j'ai goûté la soupe et le rata,
et tout cela m'a semblé très bon,
car j'avais une faim de lion.
Une fois rentrés dans la chambre et tout hébétés,
les anciens nous ont fait chanter.
Moi, je n'ai rien dit car j'en avais assez.
Puis, ce fut l'appel, l'extinction des feux,
Et tout le monde se coucha à qui mieux mieux.
La 1ière compagnie était commandée par le capitaine Mausmann,
le 1ier peloton, le mien, par le lieutenant Billion-Bourbon,
le 2ième peloton par le sous-lieutenant Quinton.
La 1iére section et la 2ième formaient le 2ième peloton,
la 3ième section et la 4ième, le 2ième peloton.
La 1ière section commandée par le sergent Raux,
la 2ième, la mienne, par le sergent Boister.
La 3ième par le sergent Fontaine,
et la 4ième par le sergent Daleine.
Nous avions comme adjudant, l'adjudant B.
et comme sergent-major, le sergent P.
Comme sergent-fourrier, le fourrier Toupet.
La 1ière compagnie faisait partie du premier bataillon,
commandé par le commandant Lacroix de Carrière de Sénil.
Le lieutenant-colonel Génin et le colonel Persil,
furent remplacés dans ma deuxième année
par le lieutenant-colonel de Riols de Fonclar,
et par le colonel Martin Delaporte.
Gouverneur de la Place de Maubeuge : le général Quevillon.
J'étais donc affecté à la2ième section, 5ième escouade,
qui était commandée par le caporal Poiret,
et la septième par le capitaine Tirlemont de Witernesse.
Le caporal P. étant le plus ancien chef de chambrée,
à peine avions-nous entendu la sonnerie du clairon pour le réveil
qu'il se mit à crier " Allez, debout là d'dans ! ".
Pour ce premier réveil ce n'était pas amusant.
Au jus ! Et l'homme de chambre alluma la lampe.
Pendant qu'on dépliait son lit, l'homme de jus arriva,
et l'on but un quart de café au lieu de chocolat.
Tant mieux pour celui qui avait un bout de pain,
mais je crois que beaucoup n'en avaient pas.
Pour ça, il fallait en garder un bout de la veille,
car en ce temps-là, le matin on n'en distribuait pas.
Et quand on fut lavé et habillé,
c'était l'heure du premier rassemblement
pour faire connaissance avec les autres gradés.
On fit connaissance d'abord avec l'adjudant B
qui n'était pas très tendre pour ces pauvres troupiers.
Puis ce fut notre lieutenant, le fameux B.
Il nous prit un par un pour nous demander notre nom.
Quand ce fut mon tour et qu'il me demanda :
" Comment vous appelez-vous ?", je dis " Lugez Abel  "
" Lugez, ça va. Abel, c'est pour les dames. "
Quand il fut passé, tout bas je rigolai et fredonnai une gamme.
Puis, la section fut mise sur deux rangs et par rang de taille,
pour pouvoir former la cinquième avec les grands,
et ensuite la septième avec les plus petits.
J'étais dans la moyenne et le dernier de la cinquième.
Puis l'après-midi, commença l'habillement
pour finir le lendemain avec l'armement.
On en avait plein les bras. Ah ! Quel fourniment !


Ici, je dois encore vous dire en passant
que déjà deux ans auparavant,
ma sour Julia s'était mariée,
et son mari s'appelait Léon Tipret.
L'année suivante, mon frère Jules partait au régiment,
c'est donc mon beau-frère Léon qui l'a remplacé
pour aider mon père dans sa petite culture,
pendant ces trois années qu'effectuait mon frère Jules.
Puis, l'année suivante, mon tour arriva.
Comme je faisais partie de la classe 1905,
je bénéficiai donc de la loi de deux ans.
La loi ne tenant pas deux frères sous les drapeaux,
c'est à mon arrivée qu'on exempta mon frère Jules.
Et au lieu de faire trois ans de régiment,
il n'en fit qu'à peine un et demi.
Dans tout ça, c'était encore moi le plus pris !


Je disais donc que j'étais habillé et armé,
jusqu'au sac à brosses et la trousse à boutons,
qui contenait aussi bobine de fil, aiguilles, ciseaux et dé,
pour pouvoir au besoin tout raccommoder.
Puis ce fut l'astiquage des cuirs et des cuivres,
boutons de vestes, de képis et de capotes.
Heureusement qu'on n'en avait pas aux culottes !
Après, les exercices : colonne par 2, par 4, et en ligne !
Mais tout en premier on nous apprend à marcher,
bien qu'il y ait vingt ans qu'on sache avancer.
Puis, c'est des ' Changez le pas !', des ' Marquez le pas !',
Des 'Demi-tour à droite !', des ' Demi-tour à gauche ! ',
ni plus ni moins que si on était encore des gosses.
Puis le salut, marque de respect intérieur et extérieur,
et la tenue à prendre envers les supérieurs.
Et c'est les exercices de section, de peloton et de compagnie,
et plus tard de bataillon, qui se faisaient au camp de Falize.
Puis, arrivent les marches et services en campagne.
Théories sur les éclaireurs, l'avant-garde et le gros,
sur les flancs, garde à gauche et à droite et l'arrière-garde,
ainsi que sur les sentinelles aux avant-postes.


Je me rappelle qu'un jour où c'était l'hiver et où il faisait froid,
le lieutenant B. presque au Fort de Vaux nous emmena ;
Il nous fit mettre en ligne sur deux rangs,
et commença à nous faire la théorie sur les avant-postes,
les sentinelles simples et les sentinelles doubles.
Et je n'ai jamais eu aussi froid que ce jour !
On piétinait pour réchauffer ses pieds et on portait des gants.
Pour mal faire, il interrogeait toujours les mal dégourdis
qui ne savaient lui répondre et mal leur en prit.
En se retournant, il dit :
" Garde à vous ! Et enlevez vos gants !,
sergents et caporaux, surveillez ces hommes,
qu'ils ne battent plus la semelle ni ne remettent leurs gants ! "


Une autre fois, un lundi matin, nous étions tous bien propres,
cuirs et cuivres bien astiqués et treillis bien blancs.
Il y avait encore de la neige qui fondait,
et toujours commandés par ce triste lieutenant,
il nous fit faire dans la neige cet exercice :
des pas de gymnastique, des ' à genoux !', et des ' couchés !'.
Il nous fit même descendre un talus sur le dos et tête en avant.
Pour nous faire faire ces abominables choses,
il fallait que ce soit un véritable dégoûtant.
Quand il criait ' Couchés !', il repérait le dernier couché,
et le pauvre diable ne coupait pas à la corvée.
Une fois par semaine, il y avait une marche militaire,
en augmentant chaque fois le nombre de kilomètres.
La marche servait à vous faire les jambes et les pieds,
et on était bien content quand arrivait la halte horaire.
Puis vinrent les marches -manouvres, bataillon contre bataillon.
Pendant ces marches, une grande halte qui dure une heure,
ce jour-là il faut emporter sac de toile plat et bouteillon,
sans oublier chacun son petit fagot de bois.
Quand on a marché et manouvré toute la matinée,
dés la halte sonnée, on met sac à terre et, les faisceaux formés,
chacun se débrouille à faire sa petite corvée.
L'homme portant le sac de toile, part de suite avec un gradé.
Pendant ce temps, d'autres préparent le feu
pour faire aussitôt une soupe genre' Maggi ' ;
Pendant que d'autres épluchent les pommes de terre touchées,
sitôt la soupe servie, on les cuit avec un peu de saindoux.
Et aussitôt on prépare le café,
car vous savez, une heure c'est vite passé !
Il faut faire vite et s'en donner la peine,
celui qui est prêt le premier porte un quart au capitaine,
celui qui est prêt avant, en porte un au commandant.
Puis, on efface les traces de feu et on bouche les trous ;
pour ceux qui n'ont pas encore fait leur café,
quand le clairon a sonné, on donne un coup de pied dans le plat.
Les faisceaux sont rompus et les sacs remontés,
les rangs sont reformés, on se remet en colonnes par quatre,
et du commandant on attend le signal du départ.
Puis le bataillon s'ébranle tout doucement,
au pas de route ou au pas cadencé pour regagner la caserne.
Au pas de route, on peut pousser une romance,
et ainsi la route paraît bien plus légère.
Une fois rentrés à la caserne et avant de rompre les rangs,
on crie ' un homme par escouade, au thé !', et ' revue de linge ! '
et tout le monde de déguerpir dans tous les sens,
à seule fin de regagner sa chambre.
Chaque fois qu'il pleuvait, revue d'armes en même temps.


Il y eut presque à ce moment-là,
le départ de la classe trois.
Et mon caporal Poiret qui en était,
par le caporal D., il fut remplacé.
Ce caporal n'était pas mauvais garçon,
mais il était très fier de ses fonctions.


Il y avait aussi les heures de gymnastique,
barre fixe, barres parallèles et portique.
Il y avait aussi les courses d'endurance et de vitesse.
Ces courses-là, pour moi n'étaient pas mauvaises,
car j'étais bon pour n'importe laquelle.
Je me rappelle qu'un jour sur les glacis,
le sous-lieutenant G. commandait la compagnie.
C'était pour faire la gymnastique,
car le lieutenant était très sportif ;
et avec ça il était très bon,
bien meilleur que notre B.
Il nous fit d'abord passer l'un après l'autre aux agrès,
en premier aux barres parallèles et à la barre fixe,
puis grimper à la perche, à la corde, traverser le portique.
Puis il nous fit faire une course de vitesse.
Ce parcours était de quatre- vingt mètres avec trois haies,
un sergent et un caporal en surveillaient l'arrivée.
Le lieutenant fit former des groupes de six ou sept,
pour faire à peu prés la largeur de la haie,
pas très nombreux afin de ne pas être gênés.
Je fis partie du premier groupe et j'arrivai premier.
Le sergent me fit mettre sur le côté,
je me demandai pourquoi mais aussitôt j'ai deviné.
Et pour le premier de chaque groupe ce fut la même opération.
Puis, quand tous les groupes furent passés
ce fut la course à élimination.
Nous étions sept ou huit et souvent j'arrivais le premier,
et quand il n'en restait plus que trois,
il y avait, Laurent d'Hénin - Liétart, le grand P., et moi.
La course suivante ce fut Laurent qui était éliminé.
Je restais donc avec mon grand P.,
et cette fois c'était à celui qui l'emporterait.
Nous sautâmes ensemble la dernière haie,
mais malheureusement pour lui, en retombant, il a trébuché.
De cette course je suis sorti vainqueur.
Je repartis vers le départ d'un pas léger
mais une autre surprise m'y attendait.
Quand je fus arrivé, le lieutenant me dit :
" C'est bien Lugez ! Vous serez huit jours exempt de corvée "
Je dis "  Merci, mon lieutenant ! " en le saluant correctement.
Et là mes camarades de chambre m'ont aussi félicité,
à part mon grand Prévôt qui me dit :
" Ah si je n'étais pas tombé, tu ne serais pas arrivé le premier !"
J'ai répondu : " Ah, ça c'était encore à voir mon cher ! "
Et à présent il pouvait bien dire ce qu'il voulait,
car moi maintenant, j'etais pendant huit jours exempt de corvée,
et pendant ce temps - là, je me suis reposé.


Puis bientôt arrivèrent les tirs de guerre.
Ces tirs de guerre allaient se faire au camp de Sissonne,
et à ce moment- là il ne devait manquer personne.
Ce camp de Sisonne est un très beau camp.
Nous les bleus, nous étions bien pressés d'y aller, mais quand ?
Puis ce grand jour arriva, et alors quel remue-ménage !
Préparer le fourniment, faire un ballot de tout son paquetage !
Ce sac de tenue de campagne, eh ! bien il n'était pas léger,
le bidon, la musette et le fusil par- dessus le marché !
Et le premier bataillon partit de bon matin,
pour faire la première étape jusque Avesnes.
En cette ville nous fûmes logés par billet de logement,
moi, avec un ancien, nous étions logés chez un coiffeur,
et ils furent pour nous assez accueillants.
Pour cette première journée nous avons eu un peu de bonheur.


La deuxième étape fut Avesnes - Etreaupont,
le vrai pays du cidre, et vraiment du très bon !
Là, j'ai une petite anecdote à vous raconter :
quand dans l'après-midi après avoir nettoyé tout mon fourbi,
tout à coup je m'entendis interpeller.
C'était le fourrier : " Lugez, vous qui êtes assez dégourdi,
par ordre du Commandant de Sénil,
il vous faut chercher l'adjudant B. par toute la ville,
et lui dire que c'est le commandant qui le demande !
Lugez, ne vous amusez pas, car cela est urgent ! "
Je commence par demander aux copains rencontrés,
et de faire tous les bistrots, sans en oublier.
Tant qu'à la fin, je suis tombé dans le bon,
quoique ne le voyant pas encore dans la maison.
En effet, dans ce bistrot je passai de table en table
à toujours demander la même chose aux camarades,
quand il y en eut un qui me dit d'un ton fier :
" Mais demande- le donc à la cabaretière ! "
Je lui dis' Merci !' et suivis son conseil ;
Je dis "  Pardon Madame, pourriez-vous me renseigner ?
Où pourrais-je voir l'adjudant B. ?
C'est mon commandant qui le demande ."
Quand elle a entendu' commandant ' elle ne put faire autrement
et me dit "  Venez avec moi, je vais vous montrer ".
Tous deux nous montâmes un grand escalier,
et quand nous fûmes arrivés sur le palier,
elle me dit " Il est là, frappez à cette porte ! "
J'ai frappé plusieurs fois et sans obtenir de réponse.
Tant qu'à la fin, perdant patience, je fonce,
et je vis l'adjudant allongé sur le lit, ivre mort.
À présent, que faire ? Il fallait bien le réveiller !
J'ai commencé par l'appeler en tirant par le bras,
et ce n'est qu'au bout de plusieurs fois,
qu'il me répondit : " qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce que tu veux ?"
Je lui dis : "  Mon adjudant, le commandant vous demande."
Il m'a répondu tout en grognant :
" Vas, tu lui diras que tu ne m'as pas vu ."
Une fois sorti de la chambre, j'ai redescendu l'escalier en vitesse
quand je vis la dame et cette fois à moi elle s'adresse :
" Vous avez pu le réveiller et qu'est-ce qu'il a dit ? "
" Il m'a dit de dire au commandant que je ne l'avais pas vu  "
Dans cette histoire je voyais bien que la dame était en peine,
et je lui dis : "  Madame, ne craignez rien,
car le commandant n'en saura rien. "
Puis vers mon cantonnement, je repartis en vrai coursier
pour rendre compte de ma mission au fourrier.
Mais celui-ci me dit " Allez en rendre compte au commandant ! "
Je frappe à la porte de son bureau et j'entends dire' Entrez !'
Je rentre, me colle au garde-à-vous en saluant correctement.
Je dis : "  Mon Commandant, j'ai parcouru toute la ville
et fait tous les estaminets sans trouver l'adjudant B.  "
" Bien, merci, vous pouvez disposer "
De nouveau au garde-à-vous en saluant, je me retirai.
Quand je fus sorti j'ai poussé un ouf, et j'ai dit' Quelle corvée !'
Et je suis allé retrouver mes camarades
à qui j'ai raconté l'histoire avant d'aller faire une promenade.


Je partis avec mon camarade B.on,
pour tâcher de trouver un coucher dans une maison.
En cours de route, dans un café, nous avons goûté ce bon cidre,
mais non, pas assez pour en faire une cuite !
Nous avons trouvé à coucher chez deux bons vieux,
dont le fils était soldat lui aussi.
Nous avons dormi dans un bon lit et nous étions bien contents.
Ils auraient bien voulu qu'à leur fils, on en fasse autant.
Le lendemain matin, nous avons bu une bonne tasse de café,
puis nous sommes partis après les avoir remerciés.


Et destination le rassemblement, après nous être équipés,
pour faire la troisième étape Etreaupont - Montcorné.
Le village de Montcorné n'était pas aussi beau que le précédent,
et nous étions toujours logés par campement.
Si on n'est pas désigné pour le ravitaillement de l'escouade,
on se dépêche bien vite de se laver et nettoyer tout son bazar.
Puis, chacun se débrouille pour trouver un meilleur coucher.
Cette fois-là, je suis parti avec un ancien,
François F., pour voir si on ne trouverait rien.
À la première maison où nous nous sommes adressés,
cela avait l'air d'un tout petit fermier,
tenu par deux bonnes vieilles, deux sours sûrement.
Cette fois encore, nous avons repris notre boniment.
Nous n'espérions pas être acceptés,
mais ce fut le contraire et avec un oui d'emblée.
Elles nous ont demandé de ne pas venir trop tard,
car elles se couchaient tôt le soir.
Arrivés en soirée, et conduits dans notre chambre
et quand la bonne vieille se fut retirée,
tout de suite, pour tâter le lit, nous nous sommes empressés.
C'était un bon lit, un lit tout de duvet !
Nous nous regardâmes tout en riant :
car de cette surprise nous étions comme deux ronds de flan !
Et, pensez dans ce lit moelleux si nous avons ronflé !
Au matin, nous nous sommes lavés et habillés.
Ces bonnes dames nous demandèrent si on avait bien dormi.
On a répondu' très bien et n'avoir dormi dans un si bon lit ! '
Elles étaient contentes et nous ne savions comment les remercier.
Puis nous sommes repartis vers notre compagnie ;
en arrivant, nous avons bu notre jus en cassant une croûte.


Et cette fois c'est l'étape de Montcornée- Sissonne.
Aussitôt au camp, on va dans sa tente pour tant de personnes
montée, il fallait la tendre avec des piquets de soutènement.
Et maintenant à l'intérieur on peut y prendre son fourniment.
Par temps de pluie, ces toiles de tente ne percent pas,
mais attention, il ne faut pas y mettre les doigts !
Et quel changement avec la vie de caserne
car, là vraiment, on est au grand air.
Bien vite on fait connaissance avec ce camp
avec des marches de bataillon et même de régiment,
et des marches- manouvres avec repas froid sur le terrain.
Et tout cela bien sûr pour vous mettre en train.


Puis arrivent enfin les tirs de guerre :
les tirs debout, à genoux ou couchés.
Ces tirs se font compagnie contre compagnie,
ou encore bataillon contre bataillon.
C'est à celui qui aura les meilleurs résultats
pour nous, meilleur ou pas, on n'obtint pas de permission.
Puis vient la fin de ce séjour.
De nouveau c'est le grand remue-ménage,
car le lendemain, c'est le départ au petit jour,
et on quitte ces lieux avec armes et bagages.
Puis on a fait la route en sens inverse,
les mêmes cantonnements et les mêmes adresses.
Et le quatrième jour nous ramène à Maubeuge.
On traverse la ville au pas cadencé et en musique ;
après cette rentrée triomphale, la colonne se disloque
en fractions de compagnie et de bataillon.
En prenant la direction de la caserne ou des forts
et après ces quatre jours de marche,
on est bien heureux de rentrer au bercail,
et celui qu'on va adorer le plus c'est le plumard !
Où je crois bien que l'on ronflera tous au plus fort.


Et la vie recommence comme auparavant :
et l'exercice et la gymnastique,
les tirs à 250 mètres à Pont-allant,
et les tirs à 400 mètres aux buttes d'Assevent.
Les marches de compagnie ou de bataillon.
Nous aurons bien battu toute la région,
depuis le Bois des bons Pères jusque la forêt de Normal,
et l'on ne s'en porte pas plus mal !
On fit encore quelques marches- manouvres,
en attendant les grandes manouvres.
Et quand ce grand jour arriva
ce fut encore le grand branle-bas.
Quelques jours avant, il y eut un arrivage de réservistes.
On le savait on n'était pas pris à l'improviste.
Ils ont fait un peu d'exercice et une paire de marches
pour les remettre un peu à la page.
Les grandes manouvres ça, c'est très, très dur
car il y faut beaucoup d'endurance.
Et pour ces réservistes cela était encore plus dur
car ils n'avaient pas assez d'entraînement.
De temps en temps il y en avait un qui calait
et nous les jeunes, il fallait bien l'aider.
On a commencé par le soulager de son fusil,
ou on lui portait son sac à dos,
car il n'en pouvait plus, ce malheureux.
Par la pluie ou le soleil accablant
il faut tout supporter et par tous les temps.
Je ne pourrais plus vous tracer notre itinéraire,
mais je sais encore que nous sommes passés
auprès du bateau à Saint Martin près de Croisilles,
et sommes venus jusqu'à Saint Michel près de St Pol.
Mais pour en arriver là je puis vous dire qu'on en a passé,
marché par les routes, les bois, les prés et les terres labourées !
Quand nous avons cantonné prés du bateau,
que je fus lavé et ai nettoyé tout mon fourbi,
un des mes camarades Octave Hilbaret me dit :
" Tu veux venir avec moi au bateau pour voir mon cousin ?
Il tient un hôtel, sans doute il nous recevra bien
et sûrement nous ferons un repas comme un festin "


J'ai dit "  Oui, si ça peut te faire plaisir et à moi aussi. "
Et quand nous fûmes prêts nous voilà donc partis.
À peine étions- nous sortis du cantonnement,
qu'est arrivé en sens inverse notre commandant.
À six pas, nous l'avons salué correctement,
et bien sûr, il nous interpelle en nous demandant :
" Où allez-vous par là jeunes soldats ? "
Mon camarade sans hésiter lui répond :
" Mon commandant, nous allons au bateau voir mon cousin "
" Avez-vous la permission de votre capitaine ? "
Nous avons dit ' Oui, mon commandant !' sans faiblir d'un crin.
" Très bien, partez et ne soyez pas en retard ! "
Nous saluons à nouveau avant le démarrage,
et mon camarade me dit "  On est encore veinard. "
Arrivés au bateau, mon camarade eut bien vite trouvé
et tout fiers à l'hôtel, nous fîmes notre entrée.
Nous saluâmes les convives à la ronde,
quand son cousin vint à notre rencontre.
Mon camarade et son cousin s'embrassèrent
et moi, une bonne poignée de main je serre.
Quand ils finirent de parler de la famille,
son cousin nous demande si nous avions mangé.
Mon camarade répond non, nous n'avons pas mangé
car venir après la soupe nous ne pouvions pas.
" Eh bien, dans ce cas, vous allez faire un bon repas "
Pensez, en moi-même si je l'ai trouvée belle,
c'était la première fois que j'allais manger à l'hôtel !


Son cousin nous fit prendre place à une longue table,
et de tout ce qu'on nous servit nous nous régalâmes.
En mangeant proprement et correctement,
car nous étions à côté et en face des gens.
En somme, nous avons fait un repas délectable,
et son cousin de nous demander si on en avait assez.
Nous répondîmes : très bien merci,
faire un si bon repas, jamais on ne l'oublie.
Après avoir pris une bonne tasse de café,
l'heure était venue de se séparer.
Nous sommes sortis de table avec politesse
pour dire bonsoir au cousin et à l'hôtesse,
après les avoir remerciés du bon accueil et de leur gentillesse.
Mon camarade embrassa donc ses parents,
et moi, de leur serrer la main très cordialement.
Nous sommes donc repartis tous deux bien contents,
afin de rejoindre notre cantonnement.


Aux grandes manouvres chaque jour deux hommes sont désignés
pour aller chercher les légumes et faire les cuisiniers.
À moins qu'il y ait deux volontaires pour cette durée,
dans ce cas- là on leur laisse notre prêt.
Mais quand il n'y a pas d'amateur pour remplir ce rôle,
on est donc désigné chacun à tour de rôle.
Je me rappelle qu'un jour où j'étais cuisinier,
pour la popotte tout avait bien marché.
Mais pour le lendemain matin il fallait aussi préparer le café,
de façon qu'il n'y ait qu'à le réchauffer.
J'avais donc préparé mon café le soir
et demandé au patron pour le mettre sous le comptoir,
car nous étions logés dans les dépendances d'un café.
Le lendemain matin, comme je cherchais après dans le noir,
au lieu du café j'ai pris de l'eau de rinçoir.
Je l'avais réchauffée et j'étais prêt à le boire
quand le patron vint vers nous en disant' voici votre café '
Et tous nous en restâmes ébahis,
en se demandant bien ce que j'avais pris.
Comme il était l'heure de déménager de là,
il nous a bien fallu boire celui-là.
Mais le patron pour nous l'accommoder,
un bon litre d'alcool il nous a payé.
Eh ! bien je vous dirai que ce jour-là,
par cette chaleur accablante, pas un homme n'a calé !
Nous sommes arrivés à Saint-Martin prés de Croisilles,
car c'est là que nous devions cantonner,
après avoir passé une journée déplorable,
avec de la pluie depuis le départ jusqu'à l'arrivée,
si vous aviez vu comme on était crottés !
Heureusement que le soleil s'est fait voir pour nous sécher.


J'avais une tante à Croisilles,' Bon sang, j'irais bien la voir ! '
Dés que j'ai vu mon capitaine,
je lui demandai la permission d'aller la voir.
Il me répondit "  Après la revue, si vous le méritez !
Si vos vêtements sont propres et votre fusil et vos souliers "
Je me dépêche comme tous les copains à me nettoyer,
et le moment de la revue arriva à l'heure fixée.
Tout était impeccable et je n'avais rien à craindre.
J'ai obtenu la permission de mon capitaine,
mais en me recommandant de ne pas rentrer trop tard.
J'ai répondu' oui, mon capitaine !' et fus vite prêt pour le départ.
Je pris donc la route pour aller jusqu'à Croisilles,
et en cours de route je fus rejoint par une voiture hippomobile.
Et le conducteur me demanda "  Où allez-vous jeune soldat ? "
Je lui ai répondu que j'allais à Croisilles.
" Eh ! bien donc, montez en voiture, je vais par là "
Quand je lui ai dit que j'allais voir ma tante Poulain,
il m'a répondu d'un air content qu'il les connaissait bien.
Arrivé au village, on m'en a interdit l'accès,
en effet, c'était une sentinelle ennemie qui m'en empêchait.
Le conducteur me dit de retourner donc environ de 200 mètres,
tout en m'indiquant la direction à prendre :
" Vous n'avez qu'à passer à travers champs,
et vous atteindrez la route qui vous y conduira  "
Et maintenant il s'agit de trouver la maison :
la première personne à qui je me renseignai me dit' C'est là'
Je frappe à la porte et c'est ma cousine qui me reçut,
je dis " Bonjour ma cousine, comment vas-tu ? "
Puis je lui ai demandé si ma tante était là.
" Mais ma mère est morte, tu ne le sais donc pas ? "
Non, ma tante était morte et je ne l'avais pas su.
Rien d'étonnant, c'était un oubli de mes parents.
Puis nous parlons de la famille des deux côtés,
et je lui dis que c'est à Saint Martin que je suis cantonné.
Et j'ai poussé jusqu'ici pour vous embrasser.
Nous parlâmes un peu de part et d'autre, bien vite l'heure arriva.
Elle m'offrit une petite bouteille d'alcool " Tiens, tu boiras ça "
Je la remercie infiniment en l'embrassant et c'est la séparation,
pour reprendre bien vite dans l'autre sens la bonne direction.
Quand je fus rentré au cantonnement,
aussitôt j'ai cherché ma bectance.
Les copains l'avaient mise de côté, je n'avais pas été oublié.
Et le lendemain on repartait un peu plus loin, et ce fut ainsi jusqu'à la fin.
Après tout, on est bien content d'être rentré
surtout quand on s'en est bien tiré.


C'est pendant cette période de manouvre
que mon frère Jules s'est marié,
et pour une permission j'étais encore refait,
car cette fois encore je n'ai pu y assister !
Puis arrive le grand jour du départ de la classe :
à son tour on devient l'ancien, on est de la classe.
Je devins garçon de cantine au fort des Essarts
en remplacement de l'ancien libéré.
Il y avait du travail mais pourvu que j'aie à manger.
Et j'y suis resté jusqu'au jour du déménagement
où nous sommes partis à Maubeuge à la Caserne Joyeuse.
On y partait en tenue de campagne et bien chargés,
au dos , on portait le plus que l'on pouvait.
Du reste, on faisait un ballot avec son nom en grande écriture,
et tout cela arrivait en voiture.
Et quand nous étions bien installés,
eh ! bien, la même vie recommençait.


Au bout de quelques jours on me recolle à la cantine aussitôt.
Bon gré mal gré, j'ai dû reprendre le même boulot,
car l'ayant déjà été, j'étais donc tout trouvé !
Si les cantiniers n'étaient pas des radins, cela ne me ferait rien,
mais tout en travaillant bien , je crevais la faim.
Et jamais on ne me demandait si j'avais soif.
Là, il ne fallait pas que je sois poire,
et pour manger bien à ma faim,
je ramassais au mess des sergents quelques morceaux de pain.
Je commençais vraiment à en avoir marre
quand je me suis dit en moi-même ' Eh bien mon gaillard,
je ne mangerai plus longtemps de cette salade.'
Et le lendemain je me faisais porter malade.
Quand j'ai entendu retentir la sonnerie,
bien vite je partis à l'infirmerie.
Tant pis, il arrivera ce qu'il arrivera,
moi, comme les autres malades, j'attendis qu'on m'appela.
Et bientôt j'entends qu'on m'appelle' Lugez !'
Je rentre, je salue et le major de m'interpeller ;
" Eh ! bien, et vous qu'est-ce qui ne va pas ?  "
Je dis " je voudrais parler à Monsieur le Major en particulier ",
" Ah ! Bon, eh ! bien dans ce cas, venez par là "
Aussitôt rentré dans le cabinet particulier,
je dis " Monsieur le Major, je me suis fait porter malade
mais en réalité, je ne suis pas malade.
Je suis garçon de cantine depuis un moment mais je crève la faim
et je me suis fait porter malade,
en espérant bien être remplacé "
Le major me dit " Bon, c'est bien, partez, je verrai . "
Bien sûr, pendant ce temps-là j'avais été remplacé,
et le lendemain je n'y suis pas retourné.
Et voilà le coup était joué et j'étais bien débarrassé !


Je repris l'exercice comme les autres ainsi que les corvées
mais peu de temps après, autre chose m'attendait.
C'était mon capitaine qui me fit appeler au bureau
Lui : " Lugez, vous voulez bien venir travailler à la maison ? "
Je répondis "  Oui mon Capitaine, je veux bien "
" Vous irez demain au 12 route d'Assevent à Pont-Allant "
" Bien, mon Capitaine " et je sortis du bureau en saluant.
Finis les exercices, pour devenir l'ordonnance de Madame !
Et voici en quoi consistait mon travail quotidien :
faire le bureau, la salle à manger, le vestibule et l'escalier,
et de temps en temps, commandé par Madame, cirer les parquets
Mais commandé gentiment ' Mon petit Lugez par- ci, par- là'
Il y avait deux enfants : une petite fille et un jeune garçon.
La bonne s'appelait Cécile P. et était assez gentille.
Elle n'était pas trop mal mais pour moi, c'était un fruit défendu,
car si jamais je me hasardais, je pouvais faire de la prison.
Un jour je suis allée chez elle, mais pas en prétendant.
Elle habitait dans les environs à Feignies gare frontière.
Le capitaine, à moi et à l'autre ordonnance, nous a commandé
d'aller faire une coupe de genêts pour en faire des balais.
Le père de Cécile, de ce bois, était garde - forestier.
Nous avons donc dû aller chez elle pour nous adresser
à son père qui nous a indiqué où il fallait couper.
Après une bonne coupe, la voiture est venue la chercher,
et les jours suivants, j'ai confectionné des balais.
Mon Capitaine n'était pas riche, il fallait bien se débrouiller.
Entre deux, il faisait aussi de la peinture en miniature,
de cette façon, il arrivait sûrement à faire la soudure.
Pour mon capitaine et sa femme, j'étais plein d'entrain,
et eux, ils me voyaient très volontiers.
Un jour mon capitaine me dit : "  Lugez, je vais faire ta photo "
" Oh ! Cela me ferait plaisir mais je ne serai pas bien du tout
car mes cheveux sont beaucoup trop courts "
" Oui, c'est vrai eh ! bien on attendra quinze jours ".
Et deux semaines plus tard, un samedi, il me dit :
" Demain matin, tu viendras en tenue et je ferai ton portrait  "
Et c'est ainsi que mon capitaine m'a photographié.


Cette deuxième année, j'avais comme Caporal Marcel L.
C'était un séminariste, un parisien et pas fier du tout.
Etant de la même classe on était deux bons amis,
puis un jour au cercle des officiers,
il fut nommé caporal bibliothécaire.
Aussi, comme première classe, j'ai dû devenir chef de chambrée,
et tous les dix jours je lui portais son prêt.
Lui, il m'accueillait toujours avec un bon café filtré,
je lui donnais des nouvelles de la compagnie et de la chambrée.
Il était toujours content de me voir et moi aussi.
Puis arrivèrent bientôt les tirs de guerre
qui se firent cette année- là à Landrecies.
Ces grandes marches- là ne me déplaisaient guère :
pour Landrecies en une étape, on était arrivé,
et moi cette fois- là je n'ai pas réussi.
Ayant fait la route pieds nus dans des brodequins neufs,
arrivé à Landrecie, j'avais les pieds tout brûlés,
et pour faire ces tirs je ne me suis pas régalé,
car j'ai été porté malade avec mes pieds brûlés.
Je ne pouvais vraiment pas y participer.
Je fus donc employé à la corvée ordinaire et eus peu à marcher.
Pour le retour, c'était mieux, j'avais mis des chaussettes russes
mais pour du mérite je n'en avais pas plus.
Encore une fois, à Maubeuge nous sommes rentrés
et jusqu'aux grandes manouvres la même vie a continué.
De nouveau j'étais l'ordonnance de Madame M.
et j'ai continué les fonctions de chef de chambrée.
Nos promenades en Belgique étaient beaucoup plus espacées
car en tabac, en cigarettes, en chocolat, on était ravitaillé.


Je me souviens d'un jour, un dimanche matin, prêt à partir
pour faire cette marche, j'étais bien en forme et très léger,
quand tout à coup j'entends crier "  Lugez !  "
Aussitôt, je me suis précipité à la fenêtre,
quand, oh ! surprise j'ai aperçu ma mère.
Aussi vite, je descends l'escalier quatre à quatre
et en l'embrassant je lui dis' Pourquoi venez-vous me voir ?'
" Comment, tu me demandes pourquoi je viens te voir !
Tu nous laisses dans l'inquiétude car tu ne nous écris pas. "
Vous pensez bien que je n'en revenais pas !
C'était vrai, elle avait raison et moi je n'y pensais pas.
De cette réprimande, je n'étais pas fier,
et de ce coup- là ma sortie était faite,
car en ville, j'ai dû accompagner ma mère.
Nous entrâmes dans un café, je lui fis prendre quelque chose
tout en parlant de la famille, de choses et d'autres.
Ma mère avait pris un petit casse-croûte et je l'ai laissé manger.
Je pensais sans cesse à ce dérangement, j'en étais bien navré.
Puis nous nous promenâmes en ville jusqu'à l'heure du train,
et nous nous dirigeâmes vers la gare car l'heure approchait.
En l'embrassant je promis de ne plus recommencer,
et je lui fis signe au revoir,
en agitant fortement mon mouchoir.
Après ce brin d'accompagnement, il m'a fallu rebrousser chemin
et faire un tour en ville en attendant la soupe du soir.
Bien sûr, mes copains étaient partis sans moi,
et le soir en rentrant, ils sont venus vers moi
en me disant "  Eh ! bien, Abel et cette sortie ?  "
" Pour vous autres j'en suis navré, croyez-moi,
mais cela ne fait rien, j'ai mangé de bon appétit,
et c'est partie remise pour une autre fois. "


Nous y sommes allés encore une fois
et c'était toujours à Cognies-Chaussée,
pour dire au revoir aux gens où on avait l'habitude d'aller.
C'était un estaminet au nom de Jules P. :
ils avaient un fils de 18 ans, Robert, qui était handicapé.
À chaque fois, on y faisait un bon repas,
en ce temps - là, pour 1F25 on avait bien mangé,
et toujours on poussait une romance en buvant son café.
Après avoir fait ses emplettes en tabac, cigarettes, chocolat,
l'heure était arrivée de se dire au revoir.
Leur fils nous dit à tous "  Je vous enverrai une carte ",
et c'était bien vrai car il ne nous a pas oubliés.
J'ai encore la mienne, c'était un petit bouquet de muguet.
Et nous voilà partis avec nos petites provisions.
À ce moment-là, le plus dur était de les faire passer
et de rappliquer bien vite à la caserne
pour pouvoir répondre à l'appel du soir,
à seule fin de ne pas se faire boucler.


Puis, avant les grandes manouvres nous avons encore déménagé
De la Caserne Joyeuse nous sommes partis au fort Cerfontaine
qui se trouve en direction de Marpont et Jeumont.
Et environ huit ou dix jours après notre arrivée,
de nouveau pour le grand départ il a fallu se préparer :
monter les sacs en tenue de campagne, fusils, musettes et bidons
et nous les anciens, on était tout plein d'entrain
car au retour, pour nous, c'était la libération.
Ces manoeuvres ne furent pas aussi dures que les premières
car leur durée fut de douze jours au lieu de quinze.
Quelques jours de grandes chaleurs et aussi de pluies.
Les grandes manouvres ce n'est pas la guerre,
mais on passe des nuits au bivouac et en cantonnement d'alerte.
On est bien obligé de se reposer tout habillé,
et je suis resté jusqu'à quatre jours sans enlever mes souliers.
Quand il fait chaud pendant la journée,
par les civils, en eau, nous sommes ravitaillés :
le long de la route vous voyez tous les seaux d'eau alignés
dans lesquels en passant, avec le quart, on n'a qu'à plonger.
Mais, par ordre de nos supérieurs il ne fallait pas exagérer !
Parfois, on avait la chance d'un quart de bière ou de vin coupé.


Puis arriva bientôt la dernière journée,
où, au fort Cerfontaine, nous faisions notre rentrée.
Alors pour les hommes de la classe ce fut vraiment du peu.
Le temps de rendre tout son paquetage d'un air joyeux,
et voici le jour du départ de la classe.
On est tout heureux, on chahute car on est plein d'entrain,
et comme on est content quand on vous délivre le ticket de train !
Malgré tout il faut être sérieux et ne pas faire de gaffes,
tant que réellement on n'est pas dans le train,
car on pourrait bien vous faire rebrousser chemin.
Au départ du train, tout le monde crie' Vive la classe ! '




Le retour à la vie civile


Et à présent me voilà de retour au foyer,
à reprendre bien vite mon ancien métier.
Je n'avais pas pu l'oublier,
car chaque permission de longue durée,
c'est au fond de la mine que je la passais.
Je vous assure, je fus bien vite réhabitué,
et le métier militaire fut aussi vite oublié.


En 1908, à la mine de Rimbert, je recommençais.
L'année suivante, avec Blanche Martin j'étais fiancé,
et c'est le 19 mars 1910 que je me mariais.


J'ai continué de travailler à Rimbert jusqu'au mois de juin,
puis j'ai été embauché à Bruay et j'y allais en train.
Ce train partait de Lillers le matin à trois heures et demie,
et arrivait à quatre heures moins le quart l'après-midi.
Pour ce début de ménage j'avais aussi un grand jardin,
dans lequel je m'employais à tour de mains.
Je fis ce manège- là pendant quatre mois.
Puis j'ai quitté le Mensecq pour habituer Bruay le 19 octobre.
Tout prés de mon travail, c'était beaucoup moins fatigant,
malgré pour moi un record de déménagements.
En onze mois j'ai déménagé quatre fois,
et c'était toujours pour améliorer mon chez-moi.
Après avoir fait mon deuxième déménagement,
arriva chez Blanche et moi, la première naissance :
une petite fille du nom de Suzanne et bien portante.
Quand je fus installé dans ma quatrième demeure,
une maison appartenant à la Compagnie et toute neuve,
là aussi, j'ai eu pas mal de turbin,
car il m'a fallu aussi retourner le jardin.
Mettre le dessus en dessous jusqu'à un mètre de profondeur,
de façon à pouvoir y faire du bon labeur.
C'est pendant que je faisais ma période de vingt- trois jours,
que ma femme a obtenu cette maison.
Heureusement qu'un de ses frères habitait avec nous,
il a pu me remplacer pour ce travail et s'occuper de tout.
Dans cette période, je partais pour faire les manouvres,
mais cette fois- là elles n'ont pas eu lieu et pour cause,
car les grèves de la vie chère en étaient la cause.
Cela se passait en mille neuf cent onze.
Il fallait voir les cortèges de femmes dans les rues
crier à tue-tête "  le beurre à quarante sous ! ".


J'ai passé trois heureuses années de 1911 à 1914.


Juin 1914 : une nouvelle période militaire


Mais quand arriva le mois de juin de 1914,
je repartis pour dix-sept jours faire une nouvelle période.
Et de nouveau pour Sissonne je partis en train,
pour faire des manouvres en quantité dans ce camp ;
Manouvres de jour, de nuit et de jour, tout en suivant,
et par des chaleurs accablantes. On en avait plein le train.
Tous les cent ou deux cents mètres, il en tombait un sur le côté,
et on ne savait même pas si on allait les ramasser.
Cela a été très dur, ça sentait vraiment la guerre.
Et nous pauvres troupiers, que pouvions-nous y faire ?


Heureusement qu'un dimanche matin pour oublier ces misères,
je fus invité par un copain de Lillers,
moi et un autre camarade pour aller à Tergnier,
chez des amis à lui qui nous invitaient à dîner.
Nous avons été reçus on ne peut mieux,
avec un accueil très chaleureux.
Le monsieur était mécanicien aux chemins de fer du Nord,
et la dame paraissait avoir un cour d'or.
Quand nous eûmes bien mangé et pris le café,
chacun à notre tour, nous avons chanté.
Et vraiment nous étions pleins d'entrain,
car je puis dire qu'il n'y manquait vraiment rien.
Et nous nous amusâmes ainsi jusqu'à l'heure du train.
De cet accueil nous avons remercié infiniment,
surtout la dame pour tout ce dérangement.
Mais tout cela n'était pas encore assez,
car le monsieur a voulu nous raccompagner,
et encore une fois nous inviter au café.
Puis il a fallu faire vite pour ne pas rater le train,
et je vous prie de croire que nous en avions assez.
Nous avons remercié et serré la main à ce cher monsieur,
et au départ du train fait des grands signes d'adieu.
Le train nous ramena presque au camp de Sisonne,
où nous avons pu pousser un bon somme ;
quelques jours après, ces tirs et ces marches étaient terminés.


De nouveau je retourne au foyer après avoir été libéré.
Entre ce retour et la déclaration de la guerre
j'ai encore pu prendre un peu de bien-être :
quelques visites et un tour à la mer.

 


La déclaration de guerre


Puis arriva ce fameux ou funeste jour de mobilisation,
et ce fut de ma femme et de ma petite fille la séparation.
Il me fallut être fort pour ne pas les faire pleurer.
Ma petite avait 3 ans et des deux ce fut dur de me séparer.
Au passage du train, j'ai reçu leurs derniers signes d'adieu,
tout le monde pleurait et la tristesse était dans tous les yeux.
Aussitôt arrivé à la caserne, je fus habillé,
et bien sûr en tenue de guerre, je fus équipé.
Comme toujours, à la Première Compagnie, j'ai été affecté.
Chaque jour, on faisait des sorties pour aller en reconnaissance,
jusqu'au jour des premiers bombardements .
Je me rappelle qu'un jour derrière les buttes d'Assevent,
à peine étions-nous repliés vers ces buttes,
qu'il nous arriva dessus une série de quatre gros obus.
Nous étions tout affolés car c'était le début.
De ce premier choc, on a déploré un tué et une jambe cassée.
De cet endroit, bien vite on s'est dispersé,
pour se regrouper ailleurs et être moins serrés,
derrière de grandes haies mais non en toute sûreté.
Puis vint le soir et on nous apporta la gamelle.


Au moment de la distribution, on reçut des obus à scrapnels
qui ont fait un tintamarre dans les gamelles.
Et de nouveau il a fallu changer de position,
sans même avoir touché à sa portion.
Sur ordre supérieur, on marcha toute la nuit,
avec défense de fumer et ordre d'observer le plus grand silence,
en colonnes mais par fractions, se diriger vers la route de Mons.
Tout en traversant les jardins et les prés,
et à l'occasion s'accrocher dans les barbel