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ABEL LUGEZ Ce sont mes Mémoires °
Etant le dernier issu d'une famille de dix
enfants, je n'ai pu guère connaître mes grands-parents. De mes
grands-parents paternels, je n'ai aucun souvenir. Pour mon grand-père
maternel, je puis en dire autant. De mon aïeule maternelle, je n'ai qu'un
vague souvenir.
Mon père était issu de parents pauvres, dont
il demeura fils unique. Ma mère, issue aussi de parents pauvres faisait
partie d'une grande famille. Tous deux grandirent et bien jeunes, il fallut
travailler, car en ce temps -là, on ne vous laissait pas flâner. Mon père,
jusqu'à l'âge qu'il se marie, travailla dans un atelier de cordonnerie
: les Grandes Manufactures de chaussures de Lillers, dont tous les
habitants étaient très fiers. Ma mère, dans ce même atelier travaillait tous
les jours, et à l'âge de neuf ans gagnait ses neuf sous par jour. Ainsi,
malgré son jeune âge, elle était bien contente de rapporter un peu d'argent à
ses parents. Bien sûr, à force de faire cette route ensemble, par la suite
ils devinrent deux amants. Ils travaillèrent à l'atelier sans
interruption jusqu'au jour prochain de leur union. Celle-ci fut célébrée
en mille huit cent soixante- neuf, et ils en furent tous deux bien rhabillés
de neuf. L'année suivante, ce fut la déclaration de guerre, mais mon père
ayant tiré au sort le bon numéro, n'a pas eu de ce fait à partir à la
guerre.
° Manuscrit commencé à Bruay-en-Artois (62) le
16 septembre 1958
Il fit de la défense passive au Moulin à
panneaux. Mes grands frères le mettaient en boîte à ce sujet : " Avoir
fait la guerre au Moulin à panneaux ! ". Mon père acceptait bien les
rigolades de ses garçons, le principal, c'était d'être resté à la
maison. Et ma mère qui les écoutait, comme elle riait !
Je disais donc, de cette union naquirent dix
enfants, en ont perdu deux tout petits, en ont élevé huit bien grands. Ils
ont perdu le premier, un garçon nommé Henri. La deuxième était une fille qui
s'appelait Aline, une toute petite, mignonne et câline. Puis vint le
troisième, un garçon du nom d'Alexandre, le plus petit, mais une santé de fer
et pas méchant. Ensuite naquit le quatrième, un Alphonse dont ma mère
disait toujours " quel bon garçon ! ". Puis vint le cinquième, un garçon
appelé Henri, celui-ci une vraie pâte et toujours le sourire. Arriva le
sixième, un garçon nommé Arthur, celui-là, je crois, leur mena la vie
dure. Puis vinrent le septième et le huitième, des jumeaux, un garçon et
une fille, du nom de Jules et Julia. Quelques jours plus tard le garçon
mourut, et la fille resta. Et naquit le neuvième, un garçon encore appelé
Jules.

Petite
enfance
Enfin le dixième, un nommé Abel, fit son apparition. Et je fis
dans le monde une entrée triomphale, car j'arrivai le 14 juillet, jour de
Fête Nationale. C'est peut-être pour ça que j'ai de bonnes dispositions de
mes souvenirs les plus lointains, quand je n'avais encore qu'un jugement de
bambin.
Il y a de cela environ soixante- dix
ans, j'avais alors tout juste trois ans. Je me rappelle qu'un jour mes
grands frères et sours, devaient partir en voyage pour voir la mer. Mais
moi le plus petit, je devais rester avec ma mère. Pour me consoler et sécher
mes pleurs, ils me promirent que si j'étais bien sage, ils me
rapporteraient plein de coquillages. À leur retour, quand je les vis, j'ai
été enchanté car vraiment ils ne m'avaient pas oublié. Pour tous ces
coquillages, ils avaient tenu leurs promesses et moi avec empressement, je
les reçus plein d'allégresse. Voilà, le tour avait été bien joué, et de
moi, ils n'avaient pas été embarrassés.
Je me rappelle qu'à quelques jours de là, ma
mère me dit " va me chercher une pelle d'écaillette à l'écurie " Pensez,
à un si jeune âge, comme on est malin ! Au lieu des écaillettes j'ai rapporté
du fin. Alors ma mère m'a pris par la main et m'a dit " Viens voir. Tu
vois, c'est ça des écaillettes ", oui, mais il fallait le savoir ! Et
j'étais content qu'elle me l'ait montré, la fois suivante, j'ai mieux fait ma
corvée.
Je me souviens encore de mon entrée à l'école
maternelle. Ma mère m'a dit un jour " Allez, tu t'en vas à l'école ! " Je
l'ai regardée mais je n'y croyais pas encore, elle me prit par la main, m'y
conduit, et passé la petite porte, tout en m'appelant Abel, je ne la trouvais
pas belle. Car aussitôt après m'avoir livré, ma mère, bien vite, s'était
éclipsée. Bien sûr, je me mis à pleurer comme tous les enfants, et la
sour pour me consoler me donna un bonbon, un calmant. Je puis vous dire que
mon temps à l'école maternelle vraiment, n'a pas été un moment trop
cruel. Car les bonnes sours ne nous menaient pas à la baguette, non, tout
simplement à la claquette. Je me rappelle les noms de ces bonnes
religieuses, la sour directrice s'appelait Madame Jeanquine, et l'autre
sour en second, Madame Delette. C'est Madame Delette qui m'apprit à faire mes
lettres. Elles étaient bonnes pour nous ces religieuses, toujours très
douces et silencieuses.
Je me souviens : un après-midi, éclata un fort
orage. Il pleuvait si fort qu'on ne pouvait sortir et nous attendions tous
avec angoisse que nos parents ou amis viennent nous chercher. J'attendais
avec mon petit cousin Louis Delahaie, quand je vis arriver sa mère avec
parapluie et pieds nus. On nous hissa tous deux sur son dos et ' hahu
!' Et jusqu'au Mensecq elle pataugea dans l'eau, à l'abri du parapluie
avec cette charge sur le dos. Elle me déposa à la maison en passant, et
continua jusque chez elle tout en pataugeant.
Voici encore une autre histoire drôle : ça
s'est passé un samedi à la sortie de l'école. Ce jour-là j'étais seul pour
faire la route, lorsqu'il me prit une grande envie de faire quelque
chose. N'étant pas hardi, je n'osai me poser quelque part, et à force de
retenir, je ne pus passer outre car j'ai tout laissé tomber dans
l'falsart. Cette catastrophe s'est produite face à l'hôpital, tant pis, le
mal était fait, je ne pouvais y remédier, n'importe où, cela m'était
égal. Je continuai péniblement mon chemin, quand tout à coup je me sentis
prendre par les mains. C'était deux soldats qui revenaient en
permission et ils riaient de me voir dans cette triste position. Ils me
firent marcher vite, à me soulever de terre, de façon que tout dégoulina par
terre ! Ils m'abandonnèrent à cent mètres de la maison. Ma mère me dit ce
n'est rien et nettoya mon pantalon. Elle me dit " une autre fois, fais
n'importe où car un petit enfant a le droit de tout. "
Une autre fois, mes frères et sours partaient
en voyage pour visiter la grande écluse du Pont d'Arques, et moi de
nouveau je pleurai de plus belle. Ils me dirent " Tais-toi, on te rapportera
un polichinelle " Non bien sûr, ils ne m'ont pas oublié, mais encore une
fois, le tour était joué !
A l'école des grands
Puis deux ans plus tard, quand j'ai eu six
ans, je fis mon entrée à l'école des grands. Comme tous les nouveaux, je
rentrais en sixième classe dirigée par l'instituteur Monsieur Contant. Et
quel bon maître, il était toujours content. Avec lui, il n'y avait jamais de
punition et on pouvait se payer des distractions. On attrapait des
mouches, au derrière on fixait un papillon. Au lâché, ça faisait un avion à
réaction. Notre maître le voyait-il ou feignait-il de s'en apercevoir
? Toujours est-il qu'à ce jeu-là on arrivait vite au soir. La preuve qu'il
a été un bon maître dans cette classe, c'est que l'oncle Alexandre et l'oncle
Martial avec
Monsieur Contant, y firent toutes leurs classes.
Quand j'ai monté une classe, j'ai dû quitter M. Contant
Eh! bien, je vous assure, je l'ai regretté tout le
temps.
En cinquième, j'avais comme maître
M.Demimille. Il avait plutôt l'air d'un pêcheur que d'un instituteur, avec
sa baguette de deux mètres cinquante et une boule au bout. À chaque fois de
sa place qu'il en lançait un coup, je vous assure qu'il donnait bien dans le
mille. Avec ses gros yeux et sa forte mâchoire, beaucoup d'entre nous,
nous n'aimions pas le voir, et je suis passé en quatrième sans lui dire au
revoir.
Cette nouvelle classe était tenue par Monsieur
Frévil, mais je ne puis vous dire s'il habitait en ville. Avec M. Frévil,
je suis resté deux ans. C'est dans ce laps de temps qu'il y eut un
incident. Car chaque matin avant d'entrer en classe, je faisais une
tournée en vendant des journaux. Pour vous dire le travail que je
faisais, tous les jours à cinq heures et demie, il fallait se lever. Un
quart d'heure pour atteindre Lillers. Se rendre à la gare à six heures et
demie afin d'y recevoir les journaux de Paris, et à sept heures moins dix
les journaux de Lille. Je partais donc de la gare vers sept heures pour
effectuer ce petit labeur. Mon parcours : place de la gare, rue de la
Cense, rue de la République, rue de Béthune, le Brûlé et la rue de
Cantraine jusqu'au Bourg d'Aval. Eh bien vous voyez, ce n'était pas si mal
!
Je me souviens d'un premier octobre, jour de
rentrée des classes, et comme d'habitude, je devais faire ma petite
tournée. Mais la veille, il a plu et fait un temps épouvantable. J'ai donc
dû passer dans des chemins embourbés, vous voyez d'ici l'état de mes
souliers, et je ne pouvais rien faire pour y remédier. Etant trop éloigné
de la maison, j'ai donc dû affronter la situation, c'est-à-dire les
possibles observations et punitions. Je me voyais drôle pour rentrer à
l'école. Une fois dans la cour, je ne vis rien d'anormal. Mais peut-être
déjà mon maître m'avait observé, car à peine rentré dans la classe, le
maître me fit sortir de ma table en me disant " Lugez, venez ici ! C'est
avec des souliers pareils que vous rentrez en classe ? " Moi : " Msieu, c'est
pas ma faute, j'ai dû passer où c'était sale " Il ne m'en dit pas plus et je
repris ma place. Je me croyais quitte rien qu'avec ma peur. Mais que
ruminait-il ce Monsieur Frévil ? En fait, il attendait la venue du
directeur. À son entrée, tout le monde s'est levé. Aussitôt, le maître lui
parle de moi. Le directeur me regarde et me dit " Viens ici, toi ! Tu
n'as pas honte d'entrer ici avec des souliers pareils ? " Ce directeur aux
gros yeux s'appelait M.Hieulle Il m'a administré une de ces gifles sur
l'oreille, qu'il m'en fit trébucher par terre. Tout en me redressant, je
dis tout bas " Fainéant " et très bas encore, j'ai dit " Oh la sale gueule
! ".
Au moment où j'ai quitté cette classe,
c'est-à-dire à dix ans ce fut le début de grands malheurs pour mes
parents. Cette même année, mon frère Henri est mort à vingt ans. Pensez
quelle douleur pour nous tous, petits et grands ! Il était si bon, si
courageux, et obéissant que ma mère l'a pleuré pendant quarante ans. Il
est mort d'une grave maladie, c'était après avoir visité une ménagerie. On
était en été et il faisait très chaud, quand en sortant, il a eu l'imprudence
de boire de l'eau. Aussitôt, la fièvre typhoïde s'est déclarée et une
congestion cérébrale quelques jours après. La température : 39, 40,41degrés
était toujours très haute. Et c'est après ces souffrances pendant 42 jours
qu'il est mort. Il est décédé en 1895, la nuit de Noël, ce fut pour mes
parents et nous tous bien cruel. J'étais depuis quelques jours, moi et mon
frère Jules chez mon oncle et ma tante Broutain. Quand nous apprîmes la
mauvaise nouvelle de bon matin, il faisait froid et il avait neigé toute la
nuit. Nous sommes alors partis voir notre frère Henri, tous, nous l'avons
embrassé pour la dernière fois quand il fut dans son beau cercueil de
bois. Et le lendemain, c'était l'enterrement. Quelle journée douloureuse
pour nos parents ! Pour la première fois, la famille en grand deuil. Et
pendant bien des jours nous avions larmes à l'oil.
Je disais donc que je quittais ma quatrième
classe pour rentrer en troisième avec M.Gingembre. C'était un très bon
maître pour ses élèves. Avec lui je travaillais bien et j'étais bien
content, mais cette joie ne dura pas bien longtemps Car pour moi ce fut
bientôt la relève. Mes parents ayant besoin de moi m'ont retiré de
l'école Je suis donc resté avec M.Gingembre un an et demi Et j'ai quitté
l'école pour de bon à onze ans et demi.

Les vacances scolaires
Mais restons encore un peu au temps de mon
enfance. Ceci se passait pendant les grandes vacances. Quoi qu'encore bien
petit il fallait travailler, et pendant la moisson il fallait glaner. Puis
arrivait la récolte des haricots et il nous fallait les effeuiller. Etant
le plus petit, je devais faire le même boulot. Mon père réquisitionnait
filles et garçons et nous étions du monde à la maison. Il nous fallait
travailler pour avoir des pommes à croquer. Et celui qui en faisait le
plus, il recevait une pomme en plus.
En récompense, mon père fit un grand
cerf-volant, d'une hauteur de plus d'un mètre cinquante. Le dimanche
après-midi, s'il faisait du grand vent, on allait le faire voler dans les
champs, avec mon père, mes grands frères, et quelques camarades de tous
âges. Lorsque ce cerf-volant fut bien élevé, pour ainsi dire presque aux
nuages, il fallait bien se tenir arc-bouté. Mes frères le tinrent chacun
leur tour, mais je ne pouvais avoir mon tour. Je demandais aussi pour le
tenir, mais je ne pus décider mon père. Il me disait " Non, il y a du
danger à encourir, car tu pourrais être emporté dans les airs ". Au bout
de quatre cents mètres de ficelle, on aurait pu attacher une petite
nacelle. Quand il fut très haut, on envoya des dépêches qui filèrent tout
au long de la ficelle. Tout à coup, il n'y eut plus aucun rire car la
ficelle s'étant rompue, notre cerf-volant partit à la dérive. Et pour nous
ce fut la détresse. Nous n'eûmes plus qu'à courir pour le ramasser deux
kilomètres plus loin, à Lillers au bout de la rue de la Plaine. Et une
fois la ficelle remboulée, à présent le jeu était terminé.
Puis, nous avons repris l'école et pour les
pommes de terre ce fut la récolte. Le jeudi s'il faisait bon, il fallait
ramasser. Le dimanche matin, mon père réquisitionnait des ouvriers. En ce
temps-là, on arrachait à la main. Et notre travail, pour nous,
gamins, c'était de commencer par arracher les fanes. Après, on ramassait
dans des picotins et des mannes. Nous avions aussi la joie de faire un grand
feu et dans la braise, on cuisait une portion de pommes de terre, puis au
casse-croûte, on les mangeait à qui mieux mieux. Et il ne fallait surtout pas
qu'il en reste ! Puis l'on reprenait le travail de plus belle, et jusqu'à
une heure on faisait une voiture bien pleine. Après avoir déchargé, on se
mettait à table. Pour tout ce monde, ma mère faisait deux gros lapins, et
chacun disait " Quel régal ! " Ma mère leur donnait un gros dimanche et
c'était fini pour ce jour-là. Nous, au lieu de s'amuser, quel dimanche
! Et nous n'avions pas le droit de dire non.
Lorsque l'on tuait un cochon ou deux, pour
nous, c'était encore mieux que les jeux. Et nous tous de trépigner à
l'entendre crier quand il était tué. Puis arrivait le moment de le
brûler. Le tueur, sur une brouette, le transportait, puis le couvrait de
paille et y mettait le feu. À ce moment-là on était bien heureux. Une ou
deux fois on le retournait, afin que les poils soient bien
brûlés.
Puis venait le temps d'enlever les cocos là,
c'était au plus subtil pour en ramasser, car il n'y en avait pas à
gogo. C'était la pagaille et souvent l'on trébuchait. À belles dents on
les morcillait, ce n'était rien si ce n'était pas lavé. Cela était même
savoureux, mais on en avait beaucoup trop peu. Puis à peine retournés à la
maison, on avait la corvée d'eau en compensation. Mais après, quel régal
avec ces bons pâtés, et pendant la ducasse ces délicieux jambons ! L'on
mangeait comme des affamés, tous tellement on se régalait, on était tous
pareils à la maison. On mangeait de la tarte à la ducasse, on n'en faisait
pas deux fois dans l'année, car comme nous étions trop nombreux, nous ne
pouvions pas être gâtés.
Pendant l'hiver, c'était l'écossage des
haricots : la corvée du jeudi avant les jeux. On entendait les camarades
s'amuser mais nous, il nous fallait écosser. J'étais le plus petit mais
avec presque autant à faire. Alors, pour que je finisse le dernier, mes
frère et sour s'arrangeaient pour m'amuser. Ainsi, ils partaient jouer sur la
glace et moi pour finir mon travail, je devais rester sur place.
Je n'avais pas besoin non plus de porte-monnaie
: pour cinq centimes que j'avais par dimanche, cela ne valait pas
l'encombrement. Il me fallait deux centimes pour la grand-messe du
matin, et un centime pour les vêpres l'après-midi. Deux centimes, voilà
mon reste de butin, vous voyez combien on était chéri. Avec ces deux
centimes j'achetais quelques bonbons que je suçais en retournant à la
maison. Ce n'était pas beaucoup, quand on les aime, mais on était content
quand même. Quelque fois j'étais même en redevance : si par malheur
j'avais cassé, eh ! bien on me mettait à l'amende. Et ces chers bonbons
étaient supprimés, tant que la casse n'était pas payée.
Tous les dimanches matins, nous les trois
derniers, il nous fallait cirer tous les souliers. Avec cet ancien cirage,
une grande boîte pour deux sous, pour arriver à les faire luire, on finissait
par être à bout.
Je me souviens aussi de ces belles
cavalcades dont tout Lillers était fière. Il fallait voir tous ces beaux
chars et ces beaux cavaliers et cavalières. Je vois encore celui avec ses
beaux vélos et sa déesse et celui avec ses ours qu'on aurait cru
réels. Sur un autre char, le sphinx était représenté, il était grand et
très bien imité. Et celui avec ces pêcheurs à la ligne qui avaient comme
appât un beau petit pain imbibé de sirop ou de proniche. Les poissons,
c'étaient nous les gamins, et on mordait à belles dents dans la
miche. Bien qu'on ait la bouche embarbouillée après tout, on s'était bien
régalé. Là, c'était au plus adroit et au plus malin, car on n'avait pas le
droit d'y mettre les mains.

Au travail à onze ans et demi : porteur de
journaux
Donc, après avoir passé avec M. Gingembre un an et demi, j'ai
quitté l'école pour de bon à onze ans et demi. C'est à ce moment-là que je
repris à nouveau le vrai métier de marchand de journaux. J'avais quitté
l'école mais je n'étais pas plus sauvé car on me fit faire une très grande
tournée. Chaque jour, trente kilomètres à pied avec sac au dos, pour un
jeune de mon âge, ce n'était pas rigolo. Et voici quel était l'itinéraire de
ma tournée : au sortir de la gare, place de la gare, rue de
Pernes, Mensecq, Burbure, Rimbert les Auchels, Saint-Pierre, Floringhem,
Pernes-en-Artois, de retour par Floringhem, Cauchy-à-la-Tour, Auchel,
Burbure, et Minsecq. En tout trente kilomètres et sans exagérer. Et
devinez combien de journées de congé par an ? Une seule journée ! Le
lendemain de l'an ! Je me suis tiré très bien de ce premier
métier, j'étais allé à l'école et je savais compter, même très bien car je
n'inscrivais jamais rien. Mes clients me payaient chaque jour, au mois ou à
la semaine. Jamais d'erreur dans mes comptes, cela était déjà bon. Si
parfois je me payais une bonne petite bouchée, c'était avec l'argent que
j'avais gagné, en faisant pour un client une petite commission. De cette
façon, je ne touchais jamais au budget.
C'est pendant ce grand laps de
temps, c'est-à-dire dans ces quatre années, qu'un jour à Floringhem j'ai
eu l'occasion de voir passer la première auto appelée alors une voiture sans
bidet : tout le monde sortait de chez soi pour la voir passer. Cette
voiture appartenait à Monsieur Parsy, directeur de l'usine à ciment à
Pernes-en-Artois. J'en restai sur le coup, vous pouvez me croire, bien
ahuri, et vous pensez bien qu'il n'y avait pas que moi. À quelque temps de
là, j'ai pu voir passer la première course d'autos Paris - Ostende. Si
j'ai bonne mémoire cela se passait en 1898. Il fallait voir ces voitures en
tout genre et ces tricycles ! D'où j'étais placé, je les voyais descendre de
Valhuon, et pour arriver à Pernes il n'y avait qu'un bond. Il y eut pas
mal d'accidents, on n'avait pas de belles routes comme maintenant
! Surtout dans les virages ce n'était pas bon, car il n'y avait aucune
inclinaison. Moi mon auto, c'était jour du marché à Pernes, quand j'avais
l'occasion de faire un petit bout à carette.
C'est alors que les grands enfants de ma famille se marièrent. Et
c'est ma sour Aline qui en fut la première. Son mari s'appelait Oscar
Turbier, par cette union elle devint donc Madame Turbier. Ils eurent deux
enfants, des garçons, Henri et René qui tous deux à leur naissance étaient
bien portants. C'est donc pendant ce laps de temps que mon neveu Henri est
venu chez mes parents. Ma sour étant tombée gravement malade, il ne
pouvait lui rester à charge. Il devait avoir à ce moment-là trois ans, moi
et mon frère Jules, nous l'aimions tant. Nous nous amusions avec lui comme
trois frères, nous étions encore si jeunes et aimions bien jouer. Je me
souviens du jour où nous le faisions danser sur l'escalier, ce bon petit
neveu Henri Turbier.
Puis à quelque temps de là, le malheur arriva, ma sour Aline mourut
de rhumatisme articulaire. Ce fut pour nous tous une très grande
perte. Pour son cher mari et mes parents ce furent encore de grands
tourments. De nouveau, nous étions en grand deuil car nous avions perdu
notre sour.
Autre malheur que j'ai omis de dire en passant et qui s'est passé
quelques années auparavant : mon frère Alphonse en travaillant à la
mine, un jour eut un grave accident. Il était encore galibot mais avait
dix-sept ans, c'est en roulant qu'il fut pris entre deux berlines. Du
coup, il eut son poignet écrasé et son bras, à cause de la gangrène, il
fallut le couper.
Ce fut un premier malheur pour mes parents, et j'avais à l'époque
six ans.
Maintenant, je reprends où je m'étais arrêté. Je me rappelle qu'un
jour au retour de ma tournée, une auto m'a rejoint, conduite par
M.Finet. Ce monsieur, un de mes clients, négociant en vins et liqueurs, me
dit " tu veux bien monter un bout par cette chaleur ? ". Je répondis
gentiment " Volontiers Monsieur Finet " Ce monsieur allait en tournée prendre
des commandes aux cafés. Il arrêta son cheval à la porte d'un café à
Floringhem, et me dit " descends, on va boire un coup, ça te fera du bien
" Nous bûmes de la bière, café et liqueur, puis avec la tenancière, il put
faire une commande et pour régler tout ça il nous fallut une
heure. Ensuite, avec lui j'en fis encore un autre, et tout se passa
également comme dans l'autre. Mais au sortir du café je dis " Merci, au
revoir M. Finet ", cela marchait bien mais j'en avais assez.
Une autre fois à Pernes chez un client prés de l'église, la dame à
l'habitude m'offrit une assiette de soupe, je l'ai mangée comme toujours et
de très bon cour. Froide pendant l'été, c'était encore meilleur. Cette
dame avait pitié de moi, son mari et son fils étant facteurs. Sortant de chez
elle, mon client après était un café. Je rentre en disant ' bonjour ! ',
quelques clients étant attablés. Ces clients étaient de bons vivants et
prenaient l'apéritif. Ils buvaient une absinthe, et me dirent " t'en prinds
une, tiot ?" Je dis " Non merci, j'ai mangé une assiette de soupe " " Mais
cela ne fait rien ! Tu n'en seras pas malade " Je me laissais donc faire et
je le pris au comptoir. Cela se passait sur la place du Plingard. Pour la
première fois que je buvais cette boisson-là, c'était si fort que je ne puis
dire que je me régalas. Quand j'eus fini de boire, merci, au revoir, ils me
regardèrent et devaient se dire " gare quand il va prendre l'air !
". Pourtant je puis vous dire que rien d'anormal ne se passa, et je me dis
à moi-même " à l'occasion j'accepterai encore ça " Mais cette occasion ne
s'est jamais renouvelée . Et de mon argent je ne m'en suis jamais payé
!
Pendant que j'y suis, une autre petite histoire, et c'est encore et
toujours au sujet de boire. Un jour de retour avec un de mes
collègues, quand nous arrivâmes face à la mine de Rimbert, le cabaretier
nous aperçut et nous dit " Venez boire un verre ! " Car devant ce café il y
avait une voiture attelée, voiture appartenant au brasseur de Ferfay. En
ce temps-là, les brasseurs faisaient des tournées, pour se faire des
commandes, ils payaient bien des tournées. À boire ! À boire, à tous ces
mineurs tout noirs ! Et le cabaretier en appelait le plus qu'il
pouvait. Ce café était plein de monde et j'étais bien gêné. On nous servit
à boire, bière café et alcool à volonté, et quand je ne puis plus boire, je
suis sorti jouer à la balançoire sur la chaîne où était attaché le
cheval. Et j'attendis le collègue pour faire la route car je me sentais
mal. Mais je me suis juré de ne plus jamais boire, et nous sommes repartis
vers Lillers tant bien que mal.
Pendant cette période, dans la famille, il y eut encore un décès
: c'était la mort du petit René Turbier, mon neveu et le petit frère
d'Henri Turbier. Avec la maladie des os et après une cure à
Berck-Plage, il ne s'en est pas tiré, malgré des soins bien ordonnés. Pour
son père, mes parents et nous, il tenait une grande place.
J'ai continué mon métier encore quelque temps, mais un jour l'idée
me vient de vouloir gagner plus d'argent, et d'abandonner ce métier fait
pendant seulement quatre ans. De cette décision, j'en fis part à mes
parents. Donc, je dis à ma mère " Je veux être mineur " " Comment ! Tu
veux être mineur, mais tu n'as donc pas peur ? " je dis : " Mais non, mes
frères, ils y vont bien ! et pourquoi n'irais-je point ? " elle m'a dit :
" Vas-y puisque tu le veux, mais tu le regretteras "

Mineur à quinze ans
J'ai donc abandonné mon métier de camelot, pour commencer à la mine
comme galibot. Pour mon embauche, j'étais accompagné de mon frère
Alexandre Et à la mine, j'ai profité de quelques instants, pour voir
comment s'opérait la descente. J'ai vu la longue cage s'engouffrer dans ce
grand trou béant. Et je repartis à la maison, sans avoir changé ma
décision. Le lendemain, je devais passer la visite médicale et le
surlendemain commencer le travail. Je me vois encore partir de la maison la
première fois : pour faire la route, j'ai pris en passant mon cousin
François. Comme tout le monde, j'avais ma taillette pour tenir ma
lampe, qui était encore à l'époque une lampe à feu nu. Puis j'ai grimpé au
moulinage prendre le tour pour la descente encagé, accroupi dans la berline
et entendre crier "Hahu ! ". Je n'ai pas eu peur pour cette première
descente, mais j'avais l'impression qu'au lieu de descendre, je
remontais. Quand la cage fut au fond et posée sur les taquets, je restais
tout ahuri de voir l'accrochage si bien éclairé avec toutes ces lampes
électriques qui brillaient. Et je fus encore bien plus surpris quand j'ai
vu un cheval sortir de l'écurie.
Puis je fus remis dans les mains d'un ouvrier pour qu'il me conduise
dans mon quartier et me remette dans les mains de mon futur chef. Quand
nous fûmes arrivés et remis au porion, il me dit : " C'est toi Lugez
?J'espère que tu seras aussi bon que tes frères" J'ai répondu " Oui, et je
l'espère ". Il me remit au calin qui me conduisit plus à front. Un bout de
bowette et un petit treuil que nous montons, un peu plus loin, nous arrivons
au pied d'un bouveau. À Marles, on appelle bouveau un treuil à recoupe-
bancs. Pour arriver en haut de ce bouveau j'ai eu bien du mal car il avait
une très forte pente et il était très sale. Pour y grimper, il fallait se
tenir aux bois et au fer, et après je me suis demandé ce que j'allais
faire. Le calin me conduisit encore jusqu'au pied d'un bure pour y
attendre le porion, cela était convenu bien sûr. Au moment où le porion
arriva, mon sort fut décidé : on me conduisit à la tête de la descenderie des
Clodorès. Pour aider à remonter les berlines au touret on aurait dit que
l'on remontait une selle d'eau d'un puits. Nous étions trois pour la remonter
mais c'était dur je vous le dis. Quand j'ai vu remonter les ouvriers pour
faire briquet j'étais content et j'allais pouvoir satisfaire ma
curiosité. Lorsque le briquet fut fini je descendis voir cette
veine. C'était vraiment curieux cette belle veine de charbon, une veine
qui pouvait faire un mètre cinquante de moyenne. Cette belle veine avait pour
nom Léonard. Tout à coup j'entends crier "Allez, allez, hahu au carbon
!" Ce cri s'adressait sans doute à moi car j'étais en retard. Et ce même
boulot se passa ainsi jusqu'à terminé. J'étais bien content car j'avais fait
ma première journée.
Au bout de quelques jours il y eut du changement : la taille ayant
buté sur un pied droit, elle est venue dedans et de cet accident, la veine
avait fait un renfoncement. Avec cela, la pluie est arrivée en même
temps. On a chargé toutes les terres de cet effondrement et profité de
cette place pour y faire un puisard. On y installa une pompe et je devins
pompier. Quand tout a été rétabli, on a refrappé à l'avancement mais rien
qu'avec la devanture dans ce renfoncement. La veine petite, au bout de cinq
mètres, redevint plus grande. Et l'on abattit le toit pour refaire une belle
voie, on a remonté la main de taille en peu de temps et rabattu du charbon
à grand rendement. La pente du terrain changea bien brusquement. Au lieu
de descendre, on était en plateur qui peu après partit en montant jusqu'à une
belle hauteur. C'était presque un nouveau quartier : des voies à droite, à
gauche, et des treuils en avant. Elle n'était pas drôle cette veine
Léonard car les accidents n'y étaient pas rares.
Puis, je devins rouleur pour une taille ou deux ensuite rouler sur
les pelotons, là, ce n'était vraiment pas bon. Surtout si ce peloton se
fait dans une petite voie, et de la place tout juste pour la berline
passer, et avec des descentes où il faut mettre un enrayoir. Pour partir
premier on n'était pas pressé ! Mais il y avait un tour d'organisé : celui
qui partirait aujourd'hui le dernier, eh ! bien, le lendemain, il partait le
premier. De cette façon, on ne discutait pas son tour. Quand on n'a pas
roulé beaucoup, on va vite le savoir.
C'était un grand peloton où on se suivait à quatre. Quand mon frère
Alphonse a eu son accident, ils n'étaient que deux mais c'était une même
voie. Quant à l'heure du briquet il ne fallait pas en parler, car en ce
temps-là, pour les rouleurs, pas de briquet ! On mangeait en roulant quand on
pouvait prendre une bouchée car la mallette étant pendue au cou, était
toujours à portée. J'ai fini mon métier de rouleur en roulant pour une seule
taille, la voie étant très dure, car il fallait deux enrailloirs.
Quand le porion m'a envoyé charger, à dix-sept ans et demi, j'ai
commencé avec Desfontaines de Burbure dit Ch'ti, dans cette belle veine qu'on
appelait Rosalie. Voici en quoi consistait mon premier travail en taille
: à mon arrivée, les ouvriers me plaçaient des mines que je
forais, pendant que les ouvriers eux, havaient, car Rosalie était une dure
veine qu'il fallait haver et miner. Aussitôt le grand abattage fait, sans
s'occuper des fumées, allez Abel ! Il fallait charger et se
dégrouiller. Quarante berlines pour commencer ce n'était pas trop mal, et
à l'heure d'avoir fini j'étais bien mat. J'ai travaillé avec eux pendant un
certain temps, le travail était beau et on gagnait bien de l'argent. Mes
ouvriers de moi, ils étaient tous contents mais je ne suis pas resté avec eux
bien longtemps, car un beau jour je leur dis " Vous savez, je vais vous
quitter ". Ils ne le croyaient pas et étaient bien surpris. "Mon frère me
demande pour aller avec lui à Saint-Louis". Le chef de taille me dit presque
tout bas " Réfléchis bien Abel car tu le regretteras " Je suis donc parti
à l'étage plus bas au 370 et quittai le 316, pour rejoindre les Defrance avec
qui mon frère travaillait. L'étage de 370 était un nouvel étage, et dans
Saint-Louis nous poussions la voie de fond principale. La veine Saint-Louis
était une veine en trois sillons de charbon : sillon de daisne, celui du
milieu et la layette, avec un banc de terre dans chaque entre-deux. Le
sillon du milieu, le plus beau, donnait de belles gaillettes. Nous poussions
cette voie avec devanture et 5 m de fond. On rentrait dans la layette avec
des queues d'1,5 m, on boisait avec des billes de fer de cinq mètres, on
les doublait en avançant, et on les déboisait à mesure que le remblai
avançait. C'est toujours dur pour charger en voie de fond, car pour
charger on est toujours dans un fond.
Un chargeur dans une taille, n'est pas celui qui a le moins de
mal. Et bien que ce soit lui le moins payé, car sa paie ne monte que par
degré, c'est toujours lui le premier descendu et le dernier remonté. Je
devais partir de la maison à trois heures du matin, et faire à pied trois
quarts d'heure de chemin. Le chargeur avait encore une corvée
supplémentaire, c'était de descendre de très bonne heure, et cela, deux à
trois fois par semaine, pour pouvoir plus aisément se fournir en bois. Je
conduisais ces bois jusqu'à destination, et de rouspéter ce n'était pas la
peine ! Parfois, après être descendu de si bonne heure, je n'en remontais
que passé quatre heures. Et quelque fois ce n'était pas encore
assez, arrivé au jour, j'avais encore une hache à repasser. Les ouvriers
eux, à une heure et demie, ils avaient fini, et moi s'il restait du charbon à
charger, il fallait le finir. Maintenant, ce n'est plus pareil avec la loi de
huit heures, mais moi j'étais venu au monde de trop bonne heure. Cette
voie en charbon, nous l'avons poussée un bon bout jusqu'à un accident où il
n'y eut plus rien du tout. Nous l'avons traversée avec un tout petit
indice, et c'est au bout de quelques mètres, cinq ou six, que la veine a
reparu et continua à grandir. Saint-Louis, sa hauteur naturelle était d' un
mètre cinquante, là, elle a grandi jusque plus de deux mètres
cinquante, mais au bout d'une trentaine de mètres, elle a repris sa
grandeur naturelle. Nous avons remonté la main de taille sans
inconvénient, et nous sommes repartis tout comme auparavant. C'est à ce
moment-là que j'ai été payé huitième. Ayant mes dix-huit ans, j'ai dû être de
l'après-midi, et tourner avec l'autre aide qui était neuvième. Donc, une
semaine, du matin et une, de l'après-midi. Nous reboisions la taille avec des
billes de fer comme avant, mais cela n'a pas duré très longtemps. Le
terrain étant très mauvais et même pourri, nous avons été obligés de boiser
en bois. Et par la suite, ce terrain étant intenable, nous avons dû
abandonner la main de taille, et donc partir rien qu'avec la
devanture.
C'est à cet endroit même que je fus blessé, cette
semaine-là j'étais avec mon frère Arthur. En cet endroit le terrain était
tellement pourri que le toit jusqu'au front en était rafranqui. C'est
complètement sur la bille d'épandage qu'il se détacha, ce bloc de
pourriture. Comme j'étais en train de charger, je reçus tout sur le dos et
c'est en me retirant que je me suis fait une entorse. Mon frère est arrivé
aussitôt auprès de moi et me dit " Attends un peu, je vais mettre mon travail
en ordre " Je souffrais de plaies dans le dos, et de mon entorse. Quand
nous fûmes rhabillés et après avoir caché les outils, j'ai marché comme j'ai
pu, soutenu par mon frère, pour atteindre le pied de la grande
descenderie. Là, un homme du pays s'est offert pour aider mon frère, et me
porter à dos jusqu'à l'étage du dessus. Aussitôt que nous fûmes arrivés à
l'accrochage, l'homme de service demanda aussitôt la cage, et au jour, par
un homme de service, j'ai eu les premiers soins. On a envoyé chercher un bon
café alcoolisé, une bistouille, afin de me retaper pour le reste de la
route. On a fait la route cette fois en voiture, d'abord vers Auchel pour
voir le Docteur Hernu, et ensuite pour me reconduire chez moi. J'en ai
attrapé pour presque un mois !
Trois ans auparavant, mon frère Arthur se maria, de cette union, un
an après, naquit un petit garçon, un beau petit, du nom de
Bertrand. Malheureusement, ils l'ont perdu à l'âge de deux ans, et c'était
à peu prés en même temps que mon accident.
Permettez-moi de revenir un peu en arrière, pour vous citer un fait
pas ordinaire. Je vous ai raconté un peu plus haut que pendant quatre ans
j'ai vendu des journaux. Savez-vous combien de kilomètres j'ai fait avec
sac au dos et toujours à pied ? Trente kilomètres par jour et 364 jours par
an. Ça fait 10 mille kilomètres par an et 44 mille en quatre ans. Cela, de
onze ans et demi à quinze ans et demi. Dîtes cela aux jeunes
d'aujourd'hui, ils vous répondront, ce n'est pas possible, en vélo, pas à
pied !
Puis, rétabli de mon accident, je repris mon travail comme
auparavant. Mais pas à l'endroit où j'avais été accidenté. À cause de ce
terrain pourri, tout avait été abandonné. J'ai donc pu rejoindre mes
camarades dans la voie principale de Saint-Louis à droite. La veine ayant
disparu, ils faisaient des recherches. C'est là que j'ai connu les lampes à
gaz. Avec ces maudites lampes à huile, il aurait fallu quatre yeux, et à
la moindre inclinaison on était sans feu ! C'est là que j'ai battu à la
batrouille dans les cuerelles : frapper du marteau toute la journée, on ne
l'avait pas belle ! Ce gros banc de cuerelle se présentait au milieu, en
premier, nous avons cherché en dessous, rien trouvé, et après par-dessus,
encore rien, ce n'était pas mieux. Puis on a fini par l'abandonner.
Et nous sommes tous partis dans la veine Désiré. C'était pour
pousser un montage rapide, étant à l'étage 370, c'était pour trouer avec
316. Il a fallu pour ça renforcer nos équipes. Nous avions encore tous des
lampes à feu nu, mais les chefs d'équipes avaient des lampes Davy. Nous
étions quatre par équipe et ça marchait. Je peux vous dire que là aussi j'ai
encore bien sué. Désiré était une nouvelle veine et on l'ouvrait. Quand
nous fûmes arrivés en haut et avons troué, nous sommes de nouveau partis dans
la veine l'Albraque.
En passant, je vous dis que depuis un moment, j'étais payé
9ième. L'Albraque aussi était une nouvelle veine et on l'ouvrait. Nous
avons entrepris la voie de droite, et en grande largeur : trois mètres de
large. Au fur et à mesure que l'on avançait, avec de gros cailloux nous en
maçonnions l'entrée. Nous avons avancé un bon bout et de nouveau, on
l'arrêta, pour aller un peu plus loin à gauche, et pousser un petit bure
dans la roche. C'était pour en recouper l'Albraque ; Au bout de huit ou
dix mètres nous l'avons découverte, et à ce niveau-là nous avons poussé une
voie. C'est à ce moment-là que je fus payé dixième.

Le régiment
C'est peu de temps après qu'il me fallut partir soldat, car j'ai
fini par recevoir ma feuille d'appel. Je vous prie de croire que je ne la
trouvais pas belle !
Puis, ce fut bientôt le jour du départ, un jour qui se fit sans rire
et sans larme. Je vois encore mon père venu en voiture à la gare, pour
assister à mon départ. Je n'étais pas triste car je n'étais pas seul, mais
j'ai vu que bien d'autres avaient la larme à l'oil. Sûrement ceux-là, ils
regrettaient leurs fiancées, mais moi à ce sujet, je n'étais pas
embarrassé.
Arrivés à la gare, nous étions attendus, non pas par des poilus mais
par des gradés. Puis l'on nous conduisit par fractions, non pas à la
caserne mais dans les fortifications. Là, il y avait de l'espace et de la
place pour y faire l'appel et le triblotage, et pour savoir à quelle
compagnie on était affecté. Mais on était là depuis longtemps et beaucoup
avaient faim. Aussi, la cantine fut envoyée pour acheter du pain, puis
chacun se dirigea de son côté, et moi à la première compagnie j'ai été
affecté. Je sortis des fortifications, pour me diriger vers la route de
Mons. La première compagnie était casernée au Fort des Essarts qui se
trouve à six kilomètres de Maubeuge. Dans ce Fort, il y avait aussi un
peloton de la quatrième compagnie. C'est ce jour-là que j'ai goûté la soupe
et le rata, et tout cela m'a semblé très bon, car j'avais une faim de
lion. Une fois rentrés dans la chambre et tout hébétés, les anciens nous
ont fait chanter. Moi, je n'ai rien dit car j'en avais assez. Puis, ce fut
l'appel, l'extinction des feux, Et tout le monde se coucha à qui mieux
mieux. La 1ière compagnie était commandée par le capitaine Mausmann, le
1ier peloton, le mien, par le lieutenant Billion-Bourbon, le 2ième peloton
par le sous-lieutenant Quinton. La 1iére section et la 2ième formaient le
2ième peloton, la 3ième section et la 4ième, le 2ième peloton. La 1ière
section commandée par le sergent Raux, la 2ième, la mienne, par le sergent
Boister. La 3ième par le sergent Fontaine, et la 4ième par le sergent
Daleine. Nous avions comme adjudant, l'adjudant B. et comme sergent-major,
le sergent P. Comme sergent-fourrier, le fourrier Toupet. La 1ière
compagnie faisait partie du premier bataillon, commandé par le commandant
Lacroix de Carrière de Sénil. Le lieutenant-colonel Génin et le colonel
Persil, furent remplacés dans ma deuxième année par le lieutenant-colonel
de Riols de Fonclar, et par le colonel Martin Delaporte. Gouverneur de la
Place de Maubeuge : le général Quevillon. J'étais donc affecté à la2ième
section, 5ième escouade, qui était commandée par le caporal Poiret, et la
septième par le capitaine Tirlemont de Witernesse. Le caporal P. étant le
plus ancien chef de chambrée, à peine avions-nous entendu la sonnerie du
clairon pour le réveil qu'il se mit à crier " Allez, debout là d'dans !
". Pour ce premier réveil ce n'était pas amusant. Au jus ! Et l'homme de
chambre alluma la lampe. Pendant qu'on dépliait son lit, l'homme de jus
arriva, et l'on but un quart de café au lieu de chocolat. Tant mieux pour
celui qui avait un bout de pain, mais je crois que beaucoup n'en avaient
pas. Pour ça, il fallait en garder un bout de la veille, car en ce
temps-là, le matin on n'en distribuait pas. Et quand on fut lavé et
habillé, c'était l'heure du premier rassemblement pour faire connaissance
avec les autres gradés. On fit connaissance d'abord avec l'adjudant B qui
n'était pas très tendre pour ces pauvres troupiers. Puis ce fut notre
lieutenant, le fameux B. Il nous prit un par un pour nous demander notre
nom. Quand ce fut mon tour et qu'il me demanda : " Comment vous
appelez-vous ?", je dis " Lugez Abel " " Lugez, ça va. Abel, c'est pour les
dames. " Quand il fut passé, tout bas je rigolai et fredonnai une
gamme. Puis, la section fut mise sur deux rangs et par rang de
taille, pour pouvoir former la cinquième avec les grands, et ensuite la
septième avec les plus petits. J'étais dans la moyenne et le dernier de la
cinquième. Puis l'après-midi, commença l'habillement pour finir le
lendemain avec l'armement. On en avait plein les bras. Ah ! Quel fourniment
!
Ici, je dois encore vous dire en passant que déjà deux ans
auparavant, ma sour Julia s'était mariée, et son mari s'appelait Léon
Tipret. L'année suivante, mon frère Jules partait au régiment, c'est donc
mon beau-frère Léon qui l'a remplacé pour aider mon père dans sa petite
culture, pendant ces trois années qu'effectuait mon frère Jules. Puis,
l'année suivante, mon tour arriva. Comme je faisais partie de la classe
1905, je bénéficiai donc de la loi de deux ans. La loi ne tenant pas deux
frères sous les drapeaux, c'est à mon arrivée qu'on exempta mon frère
Jules. Et au lieu de faire trois ans de régiment, il n'en fit qu'à peine
un et demi. Dans tout ça, c'était encore moi le plus pris !
Je disais donc que j'étais habillé et armé, jusqu'au sac à brosses
et la trousse à boutons, qui contenait aussi bobine de fil, aiguilles,
ciseaux et dé, pour pouvoir au besoin tout raccommoder. Puis ce fut
l'astiquage des cuirs et des cuivres, boutons de vestes, de képis et de
capotes. Heureusement qu'on n'en avait pas aux culottes ! Après, les
exercices : colonne par 2, par 4, et en ligne ! Mais tout en premier on nous
apprend à marcher, bien qu'il y ait vingt ans qu'on sache avancer. Puis,
c'est des ' Changez le pas !', des ' Marquez le pas !', Des 'Demi-tour à
droite !', des ' Demi-tour à gauche ! ', ni plus ni moins que si on était
encore des gosses. Puis le salut, marque de respect intérieur et
extérieur, et la tenue à prendre envers les supérieurs. Et c'est les
exercices de section, de peloton et de compagnie, et plus tard de bataillon,
qui se faisaient au camp de Falize. Puis, arrivent les marches et services en
campagne. Théories sur les éclaireurs, l'avant-garde et le gros, sur les
flancs, garde à gauche et à droite et l'arrière-garde, ainsi que sur les
sentinelles aux avant-postes.
Je me rappelle qu'un jour où c'était l'hiver et où il faisait
froid, le lieutenant B. presque au Fort de Vaux nous emmena ; Il nous fit
mettre en ligne sur deux rangs, et commença à nous faire la théorie sur les
avant-postes, les sentinelles simples et les sentinelles doubles. Et je
n'ai jamais eu aussi froid que ce jour ! On piétinait pour réchauffer ses
pieds et on portait des gants. Pour mal faire, il interrogeait toujours les
mal dégourdis qui ne savaient lui répondre et mal leur en prit. En se
retournant, il dit : " Garde à vous ! Et enlevez vos gants !, sergents et
caporaux, surveillez ces hommes, qu'ils ne battent plus la semelle ni ne
remettent leurs gants ! "
Une autre fois, un lundi matin, nous étions tous bien propres, cuirs
et cuivres bien astiqués et treillis bien blancs. Il y avait encore de la
neige qui fondait, et toujours commandés par ce triste lieutenant, il nous
fit faire dans la neige cet exercice : des pas de gymnastique, des ' à genoux
!', et des ' couchés !'. Il nous fit même descendre un talus sur le dos et
tête en avant. Pour nous faire faire ces abominables choses, il fallait
que ce soit un véritable dégoûtant. Quand il criait ' Couchés !', il repérait
le dernier couché, et le pauvre diable ne coupait pas à la corvée. Une
fois par semaine, il y avait une marche militaire, en augmentant chaque fois
le nombre de kilomètres. La marche servait à vous faire les jambes et les
pieds, et on était bien content quand arrivait la halte horaire. Puis
vinrent les marches -manouvres, bataillon contre bataillon. Pendant ces
marches, une grande halte qui dure une heure, ce jour-là il faut emporter sac
de toile plat et bouteillon, sans oublier chacun son petit fagot de
bois. Quand on a marché et manouvré toute la matinée, dés la halte sonnée,
on met sac à terre et, les faisceaux formés, chacun se débrouille à faire sa
petite corvée. L'homme portant le sac de toile, part de suite avec un
gradé. Pendant ce temps, d'autres préparent le feu pour faire aussitôt une
soupe genre' Maggi ' ; Pendant que d'autres épluchent les pommes de terre
touchées, sitôt la soupe servie, on les cuit avec un peu de saindoux. Et
aussitôt on prépare le café, car vous savez, une heure c'est vite passé
! Il faut faire vite et s'en donner la peine, celui qui est prêt le
premier porte un quart au capitaine, celui qui est prêt avant, en porte un au
commandant. Puis, on efface les traces de feu et on bouche les trous
; pour ceux qui n'ont pas encore fait leur café, quand le clairon a sonné,
on donne un coup de pied dans le plat. Les faisceaux sont rompus et les sacs
remontés, les rangs sont reformés, on se remet en colonnes par quatre, et
du commandant on attend le signal du départ. Puis le bataillon s'ébranle tout
doucement, au pas de route ou au pas cadencé pour regagner la caserne. Au
pas de route, on peut pousser une romance, et ainsi la route paraît bien plus
légère. Une fois rentrés à la caserne et avant de rompre les rangs, on
crie ' un homme par escouade, au thé !', et ' revue de linge ! ' et tout le
monde de déguerpir dans tous les sens, à seule fin de regagner sa
chambre. Chaque fois qu'il pleuvait, revue d'armes en même temps.
Il y eut presque à ce moment-là, le départ de la classe trois. Et
mon caporal Poiret qui en était, par le caporal D., il fut remplacé. Ce
caporal n'était pas mauvais garçon, mais il était très fier de ses
fonctions.
Il y avait aussi les heures de gymnastique, barre fixe, barres
parallèles et portique. Il y avait aussi les courses d'endurance et de
vitesse. Ces courses-là, pour moi n'étaient pas mauvaises, car j'étais bon
pour n'importe laquelle. Je me rappelle qu'un jour sur les glacis, le
sous-lieutenant G. commandait la compagnie. C'était pour faire la
gymnastique, car le lieutenant était très sportif ; et avec ça il était
très bon, bien meilleur que notre B. Il nous fit d'abord passer l'un après
l'autre aux agrès, en premier aux barres parallèles et à la barre
fixe, puis grimper à la perche, à la corde, traverser le portique. Puis il
nous fit faire une course de vitesse. Ce parcours était de quatre- vingt
mètres avec trois haies, un sergent et un caporal en surveillaient
l'arrivée. Le lieutenant fit former des groupes de six ou sept, pour faire
à peu prés la largeur de la haie, pas très nombreux afin de ne pas être
gênés. Je fis partie du premier groupe et j'arrivai premier. Le sergent me
fit mettre sur le côté, je me demandai pourquoi mais aussitôt j'ai
deviné. Et pour le premier de chaque groupe ce fut la même
opération. Puis, quand tous les groupes furent passés ce fut la course à
élimination. Nous étions sept ou huit et souvent j'arrivais le premier, et
quand il n'en restait plus que trois, il y avait, Laurent d'Hénin - Liétart,
le grand P., et moi. La course suivante ce fut Laurent qui était
éliminé. Je restais donc avec mon grand P., et cette fois c'était à celui
qui l'emporterait. Nous sautâmes ensemble la dernière haie, mais
malheureusement pour lui, en retombant, il a trébuché. De cette course je
suis sorti vainqueur. Je repartis vers le départ d'un pas léger mais une
autre surprise m'y attendait. Quand je fus arrivé, le lieutenant me dit
: " C'est bien Lugez ! Vous serez huit jours exempt de corvée " Je dis "
Merci, mon lieutenant ! " en le saluant correctement. Et là mes camarades de
chambre m'ont aussi félicité, à part mon grand Prévôt qui me dit : " Ah si
je n'étais pas tombé, tu ne serais pas arrivé le premier !" J'ai répondu : "
Ah, ça c'était encore à voir mon cher ! " Et à présent il pouvait bien dire
ce qu'il voulait, car moi maintenant, j'etais pendant huit jours exempt de
corvée, et pendant ce temps - là, je me suis reposé.
Puis bientôt arrivèrent les tirs de guerre. Ces tirs de guerre
allaient se faire au camp de Sissonne, et à ce moment- là il ne devait
manquer personne. Ce camp de Sisonne est un très beau camp. Nous les
bleus, nous étions bien pressés d'y aller, mais quand ? Puis ce grand jour
arriva, et alors quel remue-ménage ! Préparer le fourniment, faire un ballot
de tout son paquetage ! Ce sac de tenue de campagne, eh ! bien il n'était
pas léger, le bidon, la musette et le fusil par- dessus le marché ! Et le
premier bataillon partit de bon matin, pour faire la première étape jusque
Avesnes. En cette ville nous fûmes logés par billet de logement, moi,
avec un ancien, nous étions logés chez un coiffeur, et ils furent pour nous
assez accueillants. Pour cette première journée nous avons eu un peu de
bonheur.
La deuxième étape fut Avesnes - Etreaupont, le vrai pays du cidre,
et vraiment du très bon ! Là, j'ai une petite anecdote à vous raconter
: quand dans l'après-midi après avoir nettoyé tout mon fourbi, tout à coup
je m'entendis interpeller. C'était le fourrier : " Lugez, vous qui êtes assez
dégourdi, par ordre du Commandant de Sénil, il vous faut chercher
l'adjudant B. par toute la ville, et lui dire que c'est le commandant qui le
demande ! Lugez, ne vous amusez pas, car cela est urgent ! " Je commence
par demander aux copains rencontrés, et de faire tous les bistrots, sans en
oublier. Tant qu'à la fin, je suis tombé dans le bon, quoique ne le voyant
pas encore dans la maison. En effet, dans ce bistrot je passai de table en
table à toujours demander la même chose aux camarades, quand il y en eut
un qui me dit d'un ton fier : " Mais demande- le donc à la cabaretière !
" Je lui dis' Merci !' et suivis son conseil ; Je dis " Pardon Madame,
pourriez-vous me renseigner ? Où pourrais-je voir l'adjudant B. ? C'est
mon commandant qui le demande ." Quand elle a entendu' commandant ' elle ne
put faire autrement et me dit " Venez avec moi, je vais vous montrer
". Tous deux nous montâmes un grand escalier, et quand nous fûmes arrivés
sur le palier, elle me dit " Il est là, frappez à cette porte ! " J'ai
frappé plusieurs fois et sans obtenir de réponse. Tant qu'à la fin, perdant
patience, je fonce, et je vis l'adjudant allongé sur le lit, ivre mort. À
présent, que faire ? Il fallait bien le réveiller ! J'ai commencé par
l'appeler en tirant par le bras, et ce n'est qu'au bout de plusieurs
fois, qu'il me répondit : " qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce que tu veux
?" Je lui dis : " Mon adjudant, le commandant vous demande." Il m'a
répondu tout en grognant : " Vas, tu lui diras que tu ne m'as pas vu
." Une fois sorti de la chambre, j'ai redescendu l'escalier en
vitesse quand je vis la dame et cette fois à moi elle s'adresse : " Vous
avez pu le réveiller et qu'est-ce qu'il a dit ? " " Il m'a dit de dire au
commandant que je ne l'avais pas vu " Dans cette histoire je voyais bien que
la dame était en peine, et je lui dis : " Madame, ne craignez rien, car
le commandant n'en saura rien. " Puis vers mon cantonnement, je repartis en
vrai coursier pour rendre compte de ma mission au fourrier. Mais celui-ci
me dit " Allez en rendre compte au commandant ! " Je frappe à la porte de son
bureau et j'entends dire' Entrez !' Je rentre, me colle au garde-à-vous en
saluant correctement. Je dis : " Mon Commandant, j'ai parcouru toute la
ville et fait tous les estaminets sans trouver l'adjudant B. " " Bien,
merci, vous pouvez disposer " De nouveau au garde-à-vous en saluant, je me
retirai. Quand je fus sorti j'ai poussé un ouf, et j'ai dit' Quelle corvée
!' Et je suis allé retrouver mes camarades à qui j'ai raconté l'histoire
avant d'aller faire une promenade.
Je partis avec mon camarade B.on, pour tâcher de trouver un coucher
dans une maison. En cours de route, dans un café, nous avons goûté ce bon
cidre, mais non, pas assez pour en faire une cuite ! Nous avons trouvé à
coucher chez deux bons vieux, dont le fils était soldat lui aussi. Nous
avons dormi dans un bon lit et nous étions bien contents. Ils auraient bien
voulu qu'à leur fils, on en fasse autant. Le lendemain matin, nous avons bu
une bonne tasse de café, puis nous sommes partis après les avoir
remerciés.
Et destination le rassemblement, après nous être équipés, pour faire
la troisième étape Etreaupont - Montcorné. Le village de Montcorné n'était
pas aussi beau que le précédent, et nous étions toujours logés par campement.
Si on n'est pas désigné pour le ravitaillement de l'escouade, on se
dépêche bien vite de se laver et nettoyer tout son bazar. Puis, chacun se
débrouille pour trouver un meilleur coucher. Cette fois-là, je suis parti
avec un ancien, François F., pour voir si on ne trouverait rien. À la
première maison où nous nous sommes adressés, cela avait l'air d'un tout
petit fermier, tenu par deux bonnes vieilles, deux sours sûrement. Cette
fois encore, nous avons repris notre boniment. Nous n'espérions pas être
acceptés, mais ce fut le contraire et avec un oui d'emblée. Elles nous ont
demandé de ne pas venir trop tard, car elles se couchaient tôt le
soir. Arrivés en soirée, et conduits dans notre chambre et quand la bonne
vieille se fut retirée, tout de suite, pour tâter le lit, nous nous sommes
empressés. C'était un bon lit, un lit tout de duvet ! Nous nous regardâmes
tout en riant : car de cette surprise nous étions comme deux ronds de flan
! Et, pensez dans ce lit moelleux si nous avons ronflé ! Au matin, nous
nous sommes lavés et habillés. Ces bonnes dames nous demandèrent si on avait
bien dormi. On a répondu' très bien et n'avoir dormi dans un si bon lit !
' Elles étaient contentes et nous ne savions comment les remercier. Puis
nous sommes repartis vers notre compagnie ; en arrivant, nous avons bu notre
jus en cassant une croûte.
Et cette fois c'est l'étape de Montcornée- Sissonne. Aussitôt au
camp, on va dans sa tente pour tant de personnes montée, il fallait la tendre
avec des piquets de soutènement. Et maintenant à l'intérieur on peut y
prendre son fourniment. Par temps de pluie, ces toiles de tente ne percent
pas, mais attention, il ne faut pas y mettre les doigts ! Et quel
changement avec la vie de caserne car, là vraiment, on est au grand
air. Bien vite on fait connaissance avec ce camp avec des marches de
bataillon et même de régiment, et des marches- manouvres avec repas froid sur
le terrain. Et tout cela bien sûr pour vous mettre en train.
Puis arrivent enfin les tirs de guerre : les tirs debout, à genoux
ou couchés. Ces tirs se font compagnie contre compagnie, ou encore
bataillon contre bataillon. C'est à celui qui aura les meilleurs
résultats pour nous, meilleur ou pas, on n'obtint pas de permission. Puis
vient la fin de ce séjour. De nouveau c'est le grand remue-ménage, car le
lendemain, c'est le départ au petit jour, et on quitte ces lieux avec armes
et bagages. Puis on a fait la route en sens inverse, les mêmes
cantonnements et les mêmes adresses. Et le quatrième jour nous ramène à
Maubeuge. On traverse la ville au pas cadencé et en musique ; après cette
rentrée triomphale, la colonne se disloque en fractions de compagnie et de
bataillon. En prenant la direction de la caserne ou des forts et après ces
quatre jours de marche, on est bien heureux de rentrer au bercail, et
celui qu'on va adorer le plus c'est le plumard ! Où je crois bien que l'on
ronflera tous au plus fort.
Et la vie recommence comme auparavant : et l'exercice et la
gymnastique, les tirs à 250 mètres à Pont-allant, et les tirs à 400 mètres
aux buttes d'Assevent. Les marches de compagnie ou de bataillon. Nous
aurons bien battu toute la région, depuis le Bois des bons Pères jusque la
forêt de Normal, et l'on ne s'en porte pas plus mal ! On fit encore
quelques marches- manouvres, en attendant les grandes manouvres. Et quand
ce grand jour arriva ce fut encore le grand branle-bas. Quelques jours
avant, il y eut un arrivage de réservistes. On le savait on n'était pas pris
à l'improviste. Ils ont fait un peu d'exercice et une paire de
marches pour les remettre un peu à la page. Les grandes manouvres ça,
c'est très, très dur car il y faut beaucoup d'endurance. Et pour ces
réservistes cela était encore plus dur car ils n'avaient pas assez
d'entraînement. De temps en temps il y en avait un qui calait et nous les
jeunes, il fallait bien l'aider. On a commencé par le soulager de son
fusil, ou on lui portait son sac à dos, car il n'en pouvait plus, ce
malheureux. Par la pluie ou le soleil accablant il faut tout supporter et
par tous les temps. Je ne pourrais plus vous tracer notre itinéraire, mais
je sais encore que nous sommes passés auprès du bateau à Saint Martin près de
Croisilles, et sommes venus jusqu'à Saint Michel près de St Pol. Mais pour
en arriver là je puis vous dire qu'on en a passé, marché par les routes, les
bois, les prés et les terres labourées ! Quand nous avons cantonné prés du
bateau, que je fus lavé et ai nettoyé tout mon fourbi, un des mes
camarades Octave Hilbaret me dit : " Tu veux venir avec moi au bateau pour
voir mon cousin ? Il tient un hôtel, sans doute il nous recevra bien et
sûrement nous ferons un repas comme un festin "
J'ai dit " Oui, si ça peut te faire plaisir et à moi aussi. " Et
quand nous fûmes prêts nous voilà donc partis. À peine étions- nous sortis du
cantonnement, qu'est arrivé en sens inverse notre commandant. À six pas,
nous l'avons salué correctement, et bien sûr, il nous interpelle en nous
demandant : " Où allez-vous par là jeunes soldats ? " Mon camarade sans
hésiter lui répond : " Mon commandant, nous allons au bateau voir mon cousin
" " Avez-vous la permission de votre capitaine ? " Nous avons dit ' Oui,
mon commandant !' sans faiblir d'un crin. " Très bien, partez et ne soyez pas
en retard ! " Nous saluons à nouveau avant le démarrage, et mon camarade
me dit " On est encore veinard. " Arrivés au bateau, mon camarade eut bien
vite trouvé et tout fiers à l'hôtel, nous fîmes notre entrée. Nous
saluâmes les convives à la ronde, quand son cousin vint à notre
rencontre. Mon camarade et son cousin s'embrassèrent et moi, une bonne
poignée de main je serre. Quand ils finirent de parler de la famille, son
cousin nous demande si nous avions mangé. Mon camarade répond non, nous
n'avons pas mangé car venir après la soupe nous ne pouvions pas. " Eh
bien, dans ce cas, vous allez faire un bon repas " Pensez, en moi-même si je
l'ai trouvée belle, c'était la première fois que j'allais manger à l'hôtel
!
Son cousin nous fit prendre place à une longue table, et de tout ce
qu'on nous servit nous nous régalâmes. En mangeant proprement et
correctement, car nous étions à côté et en face des gens. En somme, nous
avons fait un repas délectable, et son cousin de nous demander si on en avait
assez. Nous répondîmes : très bien merci, faire un si bon repas, jamais on
ne l'oublie. Après avoir pris une bonne tasse de café, l'heure était venue
de se séparer. Nous sommes sortis de table avec politesse pour dire
bonsoir au cousin et à l'hôtesse, après les avoir remerciés du bon accueil et
de leur gentillesse. Mon camarade embrassa donc ses parents, et moi, de
leur serrer la main très cordialement. Nous sommes donc repartis tous deux
bien contents, afin de rejoindre notre cantonnement.
Aux grandes manouvres chaque jour deux hommes sont désignés pour
aller chercher les légumes et faire les cuisiniers. À moins qu'il y ait deux
volontaires pour cette durée, dans ce cas- là on leur laisse notre
prêt. Mais quand il n'y a pas d'amateur pour remplir ce rôle, on est donc
désigné chacun à tour de rôle. Je me rappelle qu'un jour où j'étais
cuisinier, pour la popotte tout avait bien marché. Mais pour le lendemain
matin il fallait aussi préparer le café, de façon qu'il n'y ait qu'à le
réchauffer. J'avais donc préparé mon café le soir et demandé au patron
pour le mettre sous le comptoir, car nous étions logés dans les dépendances
d'un café. Le lendemain matin, comme je cherchais après dans le noir, au
lieu du café j'ai pris de l'eau de rinçoir. Je l'avais réchauffée et j'étais
prêt à le boire quand le patron vint vers nous en disant' voici votre café
' Et tous nous en restâmes ébahis, en se demandant bien ce que j'avais
pris. Comme il était l'heure de déménager de là, il nous a bien fallu
boire celui-là. Mais le patron pour nous l'accommoder, un bon litre
d'alcool il nous a payé. Eh ! bien je vous dirai que ce jour-là, par cette
chaleur accablante, pas un homme n'a calé ! Nous sommes arrivés à
Saint-Martin prés de Croisilles, car c'est là que nous devions
cantonner, après avoir passé une journée déplorable, avec de la pluie
depuis le départ jusqu'à l'arrivée, si vous aviez vu comme on était crottés
! Heureusement que le soleil s'est fait voir pour nous sécher.
J'avais une tante à Croisilles,' Bon sang, j'irais bien la voir !
' Dés que j'ai vu mon capitaine, je lui demandai la permission d'aller la
voir. Il me répondit " Après la revue, si vous le méritez ! Si vos
vêtements sont propres et votre fusil et vos souliers " Je me dépêche comme
tous les copains à me nettoyer, et le moment de la revue arriva à l'heure
fixée. Tout était impeccable et je n'avais rien à craindre. J'ai obtenu la
permission de mon capitaine, mais en me recommandant de ne pas rentrer trop
tard. J'ai répondu' oui, mon capitaine !' et fus vite prêt pour le
départ. Je pris donc la route pour aller jusqu'à Croisilles, et en cours
de route je fus rejoint par une voiture hippomobile. Et le conducteur me
demanda " Où allez-vous jeune soldat ? " Je lui ai répondu que j'allais à
Croisilles. " Eh ! bien donc, montez en voiture, je vais par là " Quand je
lui ai dit que j'allais voir ma tante Poulain, il m'a répondu d'un air
content qu'il les connaissait bien. Arrivé au village, on m'en a interdit
l'accès, en effet, c'était une sentinelle ennemie qui m'en empêchait. Le
conducteur me dit de retourner donc environ de 200 mètres, tout en
m'indiquant la direction à prendre : " Vous n'avez qu'à passer à travers
champs, et vous atteindrez la route qui vous y conduira " Et maintenant
il s'agit de trouver la maison : la première personne à qui je me renseignai
me dit' C'est là' Je frappe à la porte et c'est ma cousine qui me
reçut, je dis " Bonjour ma cousine, comment vas-tu ? " Puis je lui ai
demandé si ma tante était là. " Mais ma mère est morte, tu ne le sais donc
pas ? " Non, ma tante était morte et je ne l'avais pas su. Rien
d'étonnant, c'était un oubli de mes parents. Puis nous parlons de la famille
des deux côtés, et je lui dis que c'est à Saint Martin que je suis
cantonné. Et j'ai poussé jusqu'ici pour vous embrasser. Nous parlâmes un
peu de part et d'autre, bien vite l'heure arriva. Elle m'offrit une petite
bouteille d'alcool " Tiens, tu boiras ça " Je la remercie infiniment en
l'embrassant et c'est la séparation, pour reprendre bien vite dans l'autre
sens la bonne direction. Quand je fus rentré au cantonnement, aussitôt
j'ai cherché ma bectance. Les copains l'avaient mise de côté, je n'avais pas
été oublié. Et le lendemain on repartait un peu plus loin, et ce fut ainsi
jusqu'à la fin. Après tout, on est bien content d'être rentré surtout
quand on s'en est bien tiré.
C'est pendant cette période de manouvre que mon frère Jules s'est
marié, et pour une permission j'étais encore refait, car cette fois encore
je n'ai pu y assister ! Puis arrive le grand jour du départ de la classe
: à son tour on devient l'ancien, on est de la classe. Je devins garçon de
cantine au fort des Essarts en remplacement de l'ancien libéré. Il y avait
du travail mais pourvu que j'aie à manger. Et j'y suis resté jusqu'au jour du
déménagement où nous sommes partis à Maubeuge à la Caserne Joyeuse. On y
partait en tenue de campagne et bien chargés, au dos , on portait le plus que
l'on pouvait. Du reste, on faisait un ballot avec son nom en grande
écriture, et tout cela arrivait en voiture. Et quand nous étions bien
installés, eh ! bien, la même vie recommençait.
Au bout de quelques jours on me recolle à la cantine aussitôt. Bon
gré mal gré, j'ai dû reprendre le même boulot, car l'ayant déjà été, j'étais
donc tout trouvé ! Si les cantiniers n'étaient pas des radins, cela ne me
ferait rien, mais tout en travaillant bien , je crevais la faim. Et jamais
on ne me demandait si j'avais soif. Là, il ne fallait pas que je sois
poire, et pour manger bien à ma faim, je ramassais au mess des sergents
quelques morceaux de pain. Je commençais vraiment à en avoir marre quand
je me suis dit en moi-même ' Eh bien mon gaillard, je ne mangerai plus
longtemps de cette salade.' Et le lendemain je me faisais porter
malade. Quand j'ai entendu retentir la sonnerie, bien vite je partis à
l'infirmerie. Tant pis, il arrivera ce qu'il arrivera, moi, comme les
autres malades, j'attendis qu'on m'appela. Et bientôt j'entends qu'on
m'appelle' Lugez !' Je rentre, je salue et le major de m'interpeller ; "
Eh ! bien, et vous qu'est-ce qui ne va pas ? " Je dis " je voudrais parler à
Monsieur le Major en particulier ", " Ah ! Bon, eh ! bien dans ce cas, venez
par là " Aussitôt rentré dans le cabinet particulier, je dis " Monsieur le
Major, je me suis fait porter malade mais en réalité, je ne suis pas
malade. Je suis garçon de cantine depuis un moment mais je crève la
faim et je me suis fait porter malade, en espérant bien être remplacé
" Le major me dit " Bon, c'est bien, partez, je verrai . " Bien sûr,
pendant ce temps-là j'avais été remplacé, et le lendemain je n'y suis pas
retourné. Et voilà le coup était joué et j'étais bien débarrassé !
Je repris l'exercice comme les autres ainsi que les corvées mais peu
de temps après, autre chose m'attendait. C'était mon capitaine qui me fit
appeler au bureau Lui : " Lugez, vous voulez bien venir travailler à la
maison ? " Je répondis " Oui mon Capitaine, je veux bien " " Vous irez
demain au 12 route d'Assevent à Pont-Allant " " Bien, mon Capitaine " et je
sortis du bureau en saluant. Finis les exercices, pour devenir l'ordonnance
de Madame ! Et voici en quoi consistait mon travail quotidien : faire le
bureau, la salle à manger, le vestibule et l'escalier, et de temps en temps,
commandé par Madame, cirer les parquets Mais commandé gentiment ' Mon petit
Lugez par- ci, par- là' Il y avait deux enfants : une petite fille et un
jeune garçon. La bonne s'appelait Cécile P. et était assez gentille. Elle
n'était pas trop mal mais pour moi, c'était un fruit défendu, car si jamais
je me hasardais, je pouvais faire de la prison. Un jour je suis allée chez
elle, mais pas en prétendant. Elle habitait dans les environs à Feignies gare
frontière. Le capitaine, à moi et à l'autre ordonnance, nous a
commandé d'aller faire une coupe de genêts pour en faire des balais. Le
père de Cécile, de ce bois, était garde - forestier. Nous avons donc dû aller
chez elle pour nous adresser à son père qui nous a indiqué où il fallait
couper. Après une bonne coupe, la voiture est venue la chercher, et les
jours suivants, j'ai confectionné des balais. Mon Capitaine n'était pas
riche, il fallait bien se débrouiller. Entre deux, il faisait aussi de la
peinture en miniature, de cette façon, il arrivait sûrement à faire la
soudure. Pour mon capitaine et sa femme, j'étais plein d'entrain, et eux,
ils me voyaient très volontiers. Un jour mon capitaine me dit : " Lugez, je
vais faire ta photo " " Oh ! Cela me ferait plaisir mais je ne serai pas bien
du tout car mes cheveux sont beaucoup trop courts " " Oui, c'est vrai eh
! bien on attendra quinze jours ". Et deux semaines plus tard, un samedi, il
me dit : " Demain matin, tu viendras en tenue et je ferai ton portrait
" Et c'est ainsi que mon capitaine m'a photographié.
Cette deuxième année, j'avais comme Caporal Marcel L. C'était un
séminariste, un parisien et pas fier du tout. Etant de la même classe on
était deux bons amis, puis un jour au cercle des officiers, il fut nommé
caporal bibliothécaire. Aussi, comme première classe, j'ai dû devenir chef de
chambrée, et tous les dix jours je lui portais son prêt. Lui, il
m'accueillait toujours avec un bon café filtré, je lui donnais des nouvelles
de la compagnie et de la chambrée. Il était toujours content de me voir et
moi aussi. Puis arrivèrent bientôt les tirs de guerre qui se firent cette
année- là à Landrecies. Ces grandes marches- là ne me déplaisaient guère
: pour Landrecies en une étape, on était arrivé, et moi cette fois- là je
n'ai pas réussi. Ayant fait la route pieds nus dans des brodequins
neufs, arrivé à Landrecie, j'avais les pieds tout brûlés, et pour faire
ces tirs je ne me suis pas régalé, car j'ai été porté malade avec mes pieds
brûlés. Je ne pouvais vraiment pas y participer. Je fus donc employé à la
corvée ordinaire et eus peu à marcher. Pour le retour, c'était mieux, j'avais
mis des chaussettes russes mais pour du mérite je n'en avais pas
plus. Encore une fois, à Maubeuge nous sommes rentrés et jusqu'aux grandes
manouvres la même vie a continué. De nouveau j'étais l'ordonnance de Madame
M. et j'ai continué les fonctions de chef de chambrée. Nos promenades en
Belgique étaient beaucoup plus espacées car en tabac, en cigarettes, en
chocolat, on était ravitaillé.
Je me souviens d'un jour, un dimanche matin, prêt à partir pour
faire cette marche, j'étais bien en forme et très léger, quand tout à coup
j'entends crier " Lugez ! " Aussitôt, je me suis précipité à la
fenêtre, quand, oh ! surprise j'ai aperçu ma mère. Aussi vite, je descends
l'escalier quatre à quatre et en l'embrassant je lui dis' Pourquoi venez-vous
me voir ?' " Comment, tu me demandes pourquoi je viens te voir ! Tu nous
laisses dans l'inquiétude car tu ne nous écris pas. " Vous pensez bien que
je n'en revenais pas ! C'était vrai, elle avait raison et moi je n'y pensais
pas. De cette réprimande, je n'étais pas fier, et de ce coup- là ma sortie
était faite, car en ville, j'ai dû accompagner ma mère. Nous entrâmes dans
un café, je lui fis prendre quelque chose tout en parlant de la famille, de
choses et d'autres. Ma mère avait pris un petit casse-croûte et je l'ai
laissé manger. Je pensais sans cesse à ce dérangement, j'en étais bien
navré. Puis nous nous promenâmes en ville jusqu'à l'heure du train, et
nous nous dirigeâmes vers la gare car l'heure approchait. En l'embrassant je
promis de ne plus recommencer, et je lui fis signe au revoir, en agitant
fortement mon mouchoir. Après ce brin d'accompagnement, il m'a fallu
rebrousser chemin et faire un tour en ville en attendant la soupe du
soir. Bien sûr, mes copains étaient partis sans moi, et le soir en
rentrant, ils sont venus vers moi en me disant " Eh ! bien, Abel et cette
sortie ? " " Pour vous autres j'en suis navré, croyez-moi, mais cela ne
fait rien, j'ai mangé de bon appétit, et c'est partie remise pour une autre
fois. "
Nous y sommes allés encore une fois et c'était toujours à
Cognies-Chaussée, pour dire au revoir aux gens où on avait l'habitude
d'aller. C'était un estaminet au nom de Jules P. : ils avaient un fils de
18 ans, Robert, qui était handicapé. À chaque fois, on y faisait un bon
repas, en ce temps - là, pour 1F25 on avait bien mangé, et toujours on
poussait une romance en buvant son café. Après avoir fait ses emplettes en
tabac, cigarettes, chocolat, l'heure était arrivée de se dire au
revoir. Leur fils nous dit à tous " Je vous enverrai une carte ", et
c'était bien vrai car il ne nous a pas oubliés. J'ai encore la mienne,
c'était un petit bouquet de muguet. Et nous voilà partis avec nos petites
provisions. À ce moment-là, le plus dur était de les faire passer et de
rappliquer bien vite à la caserne pour pouvoir répondre à l'appel du
soir, à seule fin de ne pas se faire boucler.
Puis, avant les grandes manouvres nous avons encore déménagé De la
Caserne Joyeuse nous sommes partis au fort Cerfontaine qui se trouve en
direction de Marpont et Jeumont. Et environ huit ou dix jours après notre
arrivée, de nouveau pour le grand départ il a fallu se préparer : monter
les sacs en tenue de campagne, fusils, musettes et bidons et nous les
anciens, on était tout plein d'entrain car au retour, pour nous, c'était la
libération. Ces manoeuvres ne furent pas aussi dures que les premières car
leur durée fut de douze jours au lieu de quinze. Quelques jours de grandes
chaleurs et aussi de pluies. Les grandes manouvres ce n'est pas la
guerre, mais on passe des nuits au bivouac et en cantonnement d'alerte. On
est bien obligé de se reposer tout habillé, et je suis resté jusqu'à quatre
jours sans enlever mes souliers. Quand il fait chaud pendant la journée,
par les civils, en eau, nous sommes ravitaillés : le long de la route
vous voyez tous les seaux d'eau alignés dans lesquels en passant, avec le
quart, on n'a qu'à plonger. Mais, par ordre de nos supérieurs il ne fallait
pas exagérer ! Parfois, on avait la chance d'un quart de bière ou de vin
coupé.
Puis arriva bientôt la dernière journée, où, au fort Cerfontaine,
nous faisions notre rentrée. Alors pour les hommes de la classe ce fut
vraiment du peu. Le temps de rendre tout son paquetage d'un air joyeux, et
voici le jour du départ de la classe. On est tout heureux, on chahute car on
est plein d'entrain, et comme on est content quand on vous délivre le ticket
de train ! Malgré tout il faut être sérieux et ne pas faire de
gaffes, tant que réellement on n'est pas dans le train, car on pourrait
bien vous faire rebrousser chemin. Au départ du train, tout le monde crie'
Vive la classe ! '

Le retour à la vie civile
Et à
présent me voilà de retour au foyer, à reprendre bien vite mon ancien
métier. Je n'avais pas pu l'oublier, car chaque permission de longue
durée, c'est au fond de la mine que je la passais. Je vous assure, je fus
bien vite réhabitué, et le métier militaire fut aussi vite oublié.
En 1908, à la mine de Rimbert, je recommençais. L'année suivante,
avec Blanche Martin j'étais fiancé, et c'est le 19 mars 1910 que je me
mariais.
J'ai continué de travailler à Rimbert jusqu'au mois de juin, puis
j'ai été embauché à Bruay et j'y allais en train. Ce train partait de Lillers
le matin à trois heures et demie, et arrivait à quatre heures moins le quart
l'après-midi. Pour ce début de ménage j'avais aussi un grand jardin, dans
lequel je m'employais à tour de mains. Je fis ce manège- là pendant quatre
mois. Puis j'ai quitté le Mensecq pour habituer Bruay le 19 octobre. Tout
prés de mon travail, c'était beaucoup moins fatigant, malgré pour moi un
record de déménagements. En onze mois j'ai déménagé quatre fois, et
c'était toujours pour améliorer mon chez-moi. Après avoir fait mon deuxième
déménagement, arriva chez Blanche et moi, la première naissance : une
petite fille du nom de Suzanne et bien portante. Quand je fus installé dans
ma quatrième demeure, une maison appartenant à la Compagnie et toute
neuve, là aussi, j'ai eu pas mal de turbin, car il m'a fallu aussi
retourner le jardin. Mettre le dessus en dessous jusqu'à un mètre de
profondeur, de façon à pouvoir y faire du bon labeur. C'est pendant que je
faisais ma période de vingt- trois jours, que ma femme a obtenu cette
maison. Heureusement qu'un de ses frères habitait avec nous, il a pu me
remplacer pour ce travail et s'occuper de tout. Dans cette période, je
partais pour faire les manouvres, mais cette fois- là elles n'ont pas eu lieu
et pour cause, car les grèves de la vie chère en étaient la cause. Cela se
passait en mille neuf cent onze. Il fallait voir les cortèges de femmes dans
les rues crier à tue-tête " le beurre à quarante sous ! ".
J'ai passé trois heureuses années de 1911 à 1914.

Juin 1914 : une nouvelle période militaire
Mais quand arriva le mois de juin de 1914, je repartis pour dix-sept
jours faire une nouvelle période. Et de nouveau pour Sissonne je partis en
train, pour faire des manouvres en quantité dans ce camp ; Manouvres de
jour, de nuit et de jour, tout en suivant, et par des chaleurs accablantes.
On en avait plein le train. Tous les cent ou deux cents mètres, il en tombait
un sur le côté, et on ne savait même pas si on allait les ramasser. Cela a
été très dur, ça sentait vraiment la guerre. Et nous pauvres troupiers, que
pouvions-nous y faire ?
Heureusement qu'un dimanche matin pour oublier ces misères, je fus
invité par un copain de Lillers, moi et un autre camarade pour aller à
Tergnier, chez des amis à lui qui nous invitaient à dîner. Nous avons été
reçus on ne peut mieux, avec un accueil très chaleureux. Le monsieur était
mécanicien aux chemins de fer du Nord, et la dame paraissait avoir un cour
d'or. Quand nous eûmes bien mangé et pris le café, chacun à notre tour,
nous avons chanté. Et vraiment nous étions pleins d'entrain, car je puis
dire qu'il n'y manquait vraiment rien. Et nous nous amusâmes ainsi jusqu'à
l'heure du train. De cet accueil nous avons remercié infiniment, surtout
la dame pour tout ce dérangement. Mais tout cela n'était pas encore
assez, car le monsieur a voulu nous raccompagner, et encore une fois nous
inviter au café. Puis il a fallu faire vite pour ne pas rater le train, et
je vous prie de croire que nous en avions assez. Nous avons remercié et serré
la main à ce cher monsieur, et au départ du train fait des grands signes
d'adieu. Le train nous ramena presque au camp de Sisonne, où nous avons pu
pousser un bon somme ; quelques jours après, ces tirs et ces marches étaient
terminés.
De nouveau je retourne au foyer après avoir été libéré. Entre ce
retour et la déclaration de la guerre j'ai encore pu prendre un peu de
bien-être : quelques visites et un tour à la mer.

La déclaration de guerre
Puis arriva ce fameux ou funeste jour de mobilisation, et ce fut de
ma femme et de ma petite fille la séparation. Il me fallut être fort pour ne
pas les faire pleurer. Ma petite avait 3 ans et des deux ce fut dur de me
séparer. Au passage du train, j'ai reçu leurs derniers signes
d'adieu, tout le monde pleurait et la tristesse était dans tous les
yeux. Aussitôt arrivé à la caserne, je fus habillé, et bien sûr en tenue
de guerre, je fus équipé. Comme toujours, à la Première Compagnie, j'ai été
affecté. Chaque jour, on faisait des sorties pour aller en
reconnaissance, jusqu'au jour des premiers bombardements . Je me rappelle
qu'un jour derrière les buttes d'Assevent, à peine étions-nous repliés vers
ces buttes, qu'il nous arriva dessus une série de quatre gros obus. Nous
étions tout affolés car c'était le début. De ce premier choc, on a déploré un
tué et une jambe cassée. De cet endroit, bien vite on s'est dispersé, pour
se regrouper ailleurs et être moins serrés, derrière de grandes haies mais
non en toute sûreté. Puis vint le soir et on nous apporta la gamelle.
Au moment de la distribution, on reçut des obus à scrapnels qui ont
fait un tintamarre dans les gamelles. Et de nouveau il a fallu changer de
position, sans même avoir touché à sa portion. Sur ordre supérieur, on
marcha toute la nuit, avec défense de fumer et ordre d'observer le plus grand
silence, en colonnes mais par fractions, se diriger vers la route de
Mons. Tout en traversant les jardins et les prés, et à l'occasion
s'accrocher dans les barbel
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